L’EUROPE VIRTUELLE DANS LA BAIE DE TOKYO

On vit une époque formidable! L’Archipel officiellement en crise inaugure dans la baie de Tôkyô un nouveau complexe commercialo-récréatif, la “Palette Town”. Avec une concession de 10 ans, Toyota, Mori Building, Mitsui Trading, SNK (la maison mère de Sega) et Sony se chargent d’animer 73.000m2 de terrains vagues, en attendant que des projets plus structurés voient le jour une fois la crise immobilière passée. Les couleurs de “Palette Town” se déclinent dans les tons européens, avec la dose de divertissement nécessaire pour attirer la jeunesse, force toujours vive de la consommation. Entre un show room géant de Toyota qui cherche à rajeunir son image et un parc d’attraction virtuel imaginé par Sega, Sony Music propose un hall de concert pop sophistiqué tandis que Mori Building se réserve la part du lion avec un centre commercial d’une surface au sol de 31 000 mètres carrés. Le rez de chaussée y accueillera des grands magasins géants à l’américaine, alors que les deux étages supérieurs sont conçus comme étant le premier parc à thème féminin.
Question: quel est le passe-temps favori des Japonaises ? Au risque de passer pour un vil machiste, je répondrais sans hésiter : “le shopping”. Je ne suis apparemment pas le seul à penser ainsi puisque 160 boutiques de mode et d’art de vivre leur seront consacrées dans un “Venus Fort” de 400 mètres de long. Question Numéro 2: Quelle est la région du monde favorite des Japonaises? Au risque de passer aussi pour un vil chauviniste, je répondrais sans hésiter: “notre bonne vieille Europe”. Encore gagné! Les deux rues principales de ce temple à la consommation ont été conçues en s’inspirant de l’atmosphère des rues italiennes et parisiennes du XVII-XVIIIe siècle, époque bienheureuse de Roméo et Juliette, avec les femmes en crinoline et les hommes emperruqués. Romantisme, quand tu nous tiens, tu ne nous lâches plus… Pour faire plus vrai, les “plafonds intelligents” recréeront en un cycle de 90 minutes la course du Soleil dans le ciel méditerranéen de manière à permettre à toutes celles qui viennent acheter leur sac Vuitton sans jamais avoir mis les pieds en Europe d’expérimenter 365 jours par an les délices d’un coucher de Soleil “Made in Europe” sans avoir à quitter le confort de la mère-patrie. Tandis que l’on s’échine à transporter en Beluga (le surnom de l’Airbus géant ayant servi à son transport) une “Liberté guidant le Peuple” ou la Statue de la Liberté de Bartoldi dans la même baie de Tôkyô, les entrepreneurs nippons, jamais à court d’une récupération, concoctent sur place leur Europe aseptisée, encore plus “Rome antique” que l’originale, passez la monnaie, achetez japonais… Date d’ouverture de ce paradis: le 14 juillet 99. Révolutionnaire, non ?
A propos de virtuel, justement : Toyota propose un jeu de simulation de conduite dans une vraie voiture de Série montée sur vérins hydrauliques reproduisant fidèlement les sensations de la route empruntée. Là encore, le paysage de pixels qui défile à l’écran représente l’Europe telle que la perçoive les Japonais : A part un Arc de Triomphe et une Tour Eiffel pour planter le décor (et non pas se planter virtuellement dans le décor), les maisons bordant les rues de ce Paris de pacotille sont bien noires, bien crasseuses, on s’y croirait, bien que les SDF aient été pudiquement effacés du décor.
Plus fort encore “History Garage” du même Toyota reconstitue l’Europe des Années 60 pour mieux mettre en valeur une trentaine de tacots importés. La rue italienne est sombre comme il se doit, avec les sempiternelles cordes à linge tendues entre les maisons, tandis que la boutique de mode “Belle de Jour”, surannée à souhait, fait face à un “Hôtel d’Histoire” et à une librairie “L’Oiseau Bleu” dans la rue française. Plus besoin d’aller en Europe, vous pouvez venir prendre vos photos souvenir directement dans la baie de Tôkyô.
J’ai bien entendu gardé le meilleur pour la fin…
Au beau milieu du restaurant méditerranéen (autrement dit, on y sert des spaghettis, c’est pas les ingrédients qui vont ruiner le restaurateur) répondant au cinéphilique nom de “Restaurant Lelouch” (sans rapport avec qui vous savez, m’affirme très sérieusement le concepteur du lieu…) trônent deux magnifiques coupés sport Toyota des années 60, ostensiblement garés entre les tables (Dîner en amoureux au milieu du parking, c’est d’un chic…). Derrière les deux bolides rouges, une grande baie vitrée donne sur un véritable atelier de réparation automobile d’époque reproduit fidèlement avec ses établis, ses treuils, ses crics et son bric à brac, et bien entendu, deux Toyota en panne (si, si, en cherchant bien, ça tombe aussi en panne ces engins-là…). Et dans cet atelier installé en plein restaurant, trois mécaniciens en chair et en os, dans leur combinaison blanche, casquette vissée sur la tête, s’affairent autour des carcasses et manipulent clés à molette au milieu des bruits de fourchettes. Dommage, lorsque j’y suis allé j’avais oublié mes cacahuètes…
Moralité de cette histoire, le réel est en définitive ce qu’on fait de plus virtuel!

Etienne BARRAL


 

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