LA DERNIERE GOUTTE DE SAKE – 18

Soif de lire dans vos pensées

Femme – entre 20 et 30 ans ? Voyons voir… je lui suggère un thé vert bien frais. Elle est d’accord et suit ma suggestion. Au suivant: homme, plus de 50 ans ? Hmmm… Pour lui ce sera une eau vitaminée, ou bien peut-être un café froid goût arabica. Lui aussi accepte ma proposition. Je suis devin… Au suivant… Je ne chôme pas ce lundi matin, en plein milieu de la gare de Shinagawa. Chaque jour, plus de 900 000 personnes changent de train dans cette gare. Et mon rôle ici, moi le distributeur de boissons dernière génération, c’est de faciliter le choix des indécis. Mes entrailles renferment trois dizaines de boissons différentes et en période de pointe, les tergiversations ne sont pas de mise. Il faut que je fasse du chiffre. Equipé d’un système de reconnaissance faciale, j’analyse en un clin d’œil le profil de la personne qui se présente devant mon écran: homme ? femme ? tranche d’âge ? Ma capacité de reconnaissance faciale est évaluée à 75 pour cent, pas mal, non pour une simple machine, je connais des humains moins physionomistes… En fonction de mon client potentiel, j’affiche en un instant sur mon écran tactile géant de 47 pouces des petits fanions sur les boissons réputées avoir du succès auprès de cette catégorie de clientèle. La plupart du temps, il suit ma suggestion. Quel sentiment de puissance ! Un rapide paiement par carte de débit sans contact, pof… je délivre la canette commandée. Au suivant… Mon stock est géré automatiquement et ne s’affichent sur mon écran que les boissons toujours disponibles dans mes entrailles. Rien de plus frustrant pour mes consommateurs en effet que ces petites lumières qui clignotent en face du mot : “épuisé”.

“Désirez-vous une boisson fraîche ?”

Mais je devine dans vos yeux de lecteurs incrédules que vous avez du mal à admettre qu’un distributeur automatique de boissons, même physionomiste, puisse parler… Il y a bien pourtant eu dans ces mêmes colonnes un chien sans nom qui décrivait sa condition canine, alors pourquoi me refuser à moi le droit de vous tenir la conversation ? Le Japon est un pays animiste, non ? La parole, ce n’est pas fait que pour les chiens, même les machines revendiquent d’avoir leur mot à dire.
Mais revenons à nos boutons : je ne voudrais pas manquer de modestie, mais je suis ce qui se fait actuellement de mieux en terme de distributeurs automatiques, et ce dans le pays même où nous sommes indispensables à la vie quotidienne des consommateurs. Moi et mes 5 millions 600 000 confrères (mes ancêtres, devrais-je dire, puisqu’ils sont bien moins intelligents que moi) implantés dans chaque rue de l’Archipel (soit quand même un distributeur pour 23 habitants, record mondial), nous proposons 24 heures sur 24 des boissons et des cigarettes bien sûr, mais aussi des magazines (réservés aux adultes, souvent, mais il ne m’appartient pas de juger notre clientèle, et nous sommes par nature très discrets, nous les distributeurs…) des plats cuisinés froids ou chauds, des œufs, des appareils photo jetables, du riz, des parapluies, des bouquets de fleurs, du papier toilette, et même, depuis quelque temps, des bananes. Il n’est pas un temple pourtant bien caché au fin fond de la forêt qui ne soit pas équipé d’un de mes confrères dispensant pour quelques dizaines de yen des boissons bien fraîches aux randonneurs assoiffés.
Autrefois, nous n’étions que de dociles machines relativement primaires, nous nous contentions de dispenser la boisson choisie en échange de la somme convenue. C’est déjà pas mal, me direz-vous, et il y a peu d’endroits au monde où cela est possible sans craindre le vandalisme. Fort heureusement pour nous, il ne viendrait à l’esprit de personne dans ce pays de nous attaquer pour subtiliser notre cargaison ou mettre la main sur la recette du jour, pas comme certains de mes confrères du métro parisien, qui si j’en crois la rumeur, sont soit toujours en panne, soit baraqués comme des coffres-forts, soit vides au moment où l’on a soif. Ce n’est pas ici que ça arriverait: remplisseur de distributeurs de boissons, c’est un métier à plein temps au Japon et ce serait une faute professionnelle grave de nous laisser le ventre vide.
Mes confrères d’aujourd’hui et moi-même sommes de plus en plus perfectionnés. Notre omniprésence nous permet de devenir de véritables assistants de vie, quasiment un service public. Tenez, moi, à Shinagawa, lorsque personne ne s’approche pour venir m’acheter une boisson, je diffuse des informations météo, les dernières brèves de l’actualité, et de la publicité. En cas de situation exceptionnelle, je suis programmé pour pouvoir dispenser gratuitement mes boissons aux personnes réfugiées dans la gare. Et certains de mes confrères sont équipés de caméras de surveillance vidéo garantissant une meilleure sécurité dans les ruelles sombres. Alors la prochaine fois que vous nous croisez dans les rues japonaises, dites-nous un petit mot gentil, car reconnaissez qu’on vous facilite bien la vie… Au suivant… !
Etienne Barral

Illustration : Pierre Ferragut


 

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