POLAR : Le grand retour de Matsumoto Seicho

Chef de  file du “courant social” (shakaiha) dans le polar nippon . Matsumoto Seichô a été l’un des premiers auteurs japonais traduits lorsqu’à la fin des années 1980 la littérature nippone a commencé à intéresser massivement les éditeurs français. Après entre autres Tokyo Express et Le Vase de sable, tous deux publiés par Philippe Picquier, Matsumoto Seichô a disparu tout comme le roman policier japonais. Il revient aujourd’hui grâce à Actes Sud avec Un Endroit discret. Ce roman publié initialement sous forme de feuilleton dans l’hebdomadaire populaire Shûkan Asahi en 1970-71 est une œuvre représentative de l’écrivain qui s’est toujours attaché dans ses livres à dresser un portrait de son pays et de ses compatriotes de manière pas toujours très flatteuse. Il semble que les Japonais ne lui en tiennent pas rigueur compte tenu du culte qu’ils lui vouent. Pourtant il n’est pas tendre avec ses contemporains qui commencent à profiter des dividendes de la croissance économique.
Dans cette histoire, il met en scène un fonctionnaire  du ministère de l’Agriculture, Asai Tsuneo. La vie de cet homme sans histoire et sans relief bascule le jour où sa femme meurt subitement alors qu’il se trouve en mission en province. Même s’il avait “plutôt l’impression de la choyer que de l’aimer”, sa disparition soudaine l’amène à s’interroger sur les conditions de sa mort naturelle. Il découvre alors que sa femme le trompait et menait une double vie. “Ses vagues suppositions se transformèrent en hypothèse. Comme un liquide brassé qui se décante”, explique Matsumoto qui, par petites touches, transforme cet individu ordinaire en un homme capable de devenir un tueur. Cette progression psychologique très fine se déroule avec en toile de fond une société japonaise en pleine mutation elle aussi. Derrière les conventions et les règles qui régissent la vie quotidienne, l’auteur n’a pas de mal à montrer qu’elles sont souvent transgressées par ceux qui en sont les hérauts. Si Asai tue, c’est parce qu’il “était attaché au maintien de l’honneur de son ministère et à la position qu’il avait acquise”. Cela explique aussi ses efforts pour éviter d’être confondu, profitant de la complicité involontaire d’un système qui soutient contre vents et marées ses membres même responsables du pire crime. Mais Matsumoto ne peut pas laisser son histoire se terminer ainsi, il doit laisser une place à la justice, en laissant entendre que le criminel, représentant de l’élite nippone (la bureaucratie), ne s’en tirera pas.    
Gabriel Bernard

Un endroit discret, de Matsumoto Seichô, trad. de Rose-Marie Makino & Yukari Kometani, éd. Actes Sud, 18,80 €