Société : Japon cherche modele historique désesperement

Au cas où cela vous aurait échappé, le Japon est gouverné depuis la fin de l’été 2009 par le Parti démocrate (PDJ) qui a détrôné le Parti libéral-démocrate (PLD). Cette défaite historique du PLD, au pouvoir pendant plus de 50 ans, a été longue à digérer et à trois mois des élections sénatoriales qui pourraient donner au PDJ la majorité dans les chambres du Parlement, la cohésion au sein du PLD commence à se fissurer et le parti enregistre ses premières défections importantes. Certains n’ont pas hésité à comparer la situation du Parti libéral-démocrate aux dernières années du Bakufu d’Edo quand le pays hésitait à changer. A cette époque, parmi tous les personnages qui ont joué un rôle important, Sakamoto Ryôma a occupé une place particulière, en raison de son engagement dans le mouvement qui a conduit à la restauration de Meiji. Pour nombre d’observateurs, le PLD a besoin d’évoluer et de connaître une transformation aussi profonde que celle vécue par le pays à la fin du XIXème siècle. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs membres ou ex-membres du PLD utilisent Ryôma pour mobiliser l’opinion autour de leur nom. C’est le cas de Nakagawa Hidenao, ancien secrétaire général du PLD, qui propose aux électeurs de “jouer au Ryôma” (minnade Ryôma wo yarôjanaika !) ou encore de Hatoyama Kunio, ancien ministre des Affaires générales, qui a choisi de quitter le Parti pour lancer une nouvelle formation politique. Invoquant un lien de parenté avec Sakamoto Ryôma, Hatoyama se verrait bien dans la peau d’un conciliateur comme l’avait été son “ancêtre” entre les fiefs ennemis de Satsuma et de Chôshû, ce qui avait facilité la disparition du shogunat.


Cette photo est une des plus célébres de Sakamoto Ryôma. Elle est très souvent utilisée dans les magazines et les publicités.

Cependant, si les hommes politiques sont si prompts à s’identifier à Sakamoto Ryôma, c’est qu’ils veulent surfer sur l’engouement populaire dont bénéficie le personnage dans le pays. En effet, la diffusion chaque dimanche soir sur la chaîne publique NHK de Ryômaden [La vie de Ryôma] depuis le début du mois de janvier a ravivé la flamme de l’amour que les Japonais portent à cet homme au destin tragique, assassiné dans sa 31ème année. C’est au romancier Shiba Ryôtarô que l’on doit en grande partie cet enthousiasme. Son roman Ryôma ga yuku [Ryôma avance], publié en feuilleton dans le Sankei Shimbun entre 1962 et 1966 avant d’être édité sous forme d’ouvrage dans les années 1970, a largement contribué à faire de ce touche-à-tout un héros moderne aux yeux d’une population qui n’en avait guère à se mettre sous la dent. Il faut dire que la première moitié du XXème siècle n’a pas été généreuse en la matière. Ryôma avait de nombreuses vertus. Il était jeune, débrouillard, entreprenant et convaincu de la nécessité pour son pays de se lancer dans la modernisation sans pour autant devenir vassal des Occidentaux. Mais l’idéalisation excessive de Ryôma n’est pas sans danger, estime Sakata Makoto, l’un des membres de la rédaction de Kinyôbi. Dans un récent article paru dans l’hebdomadaire de gauche, il critique le roman de Shiba Ryôtarô dans lequel “il a oublié d’évoquer les paysans qui représentaient pourtant 80 % de la population à la fin de l’époque d’Edo et la trahison de Ryôma vis-à-vis de tous ces gens”.
Mais qu’importe, la jeunesse et la fougue de ce jeune “guerrier de Tosa, ancien étudiant des sciences occidentales” (seule référence à Sakamoto Ryôma dans l’imposante Histoire du Japon, des origines à nos jours, Hermann Editeurs, 2009) ont su séduire les Japonais qui lui vouent un véritable culte. En ces temps de crise et de doutes, ces derniers sont en quête d’un modèle ou du moins d’un personnage susceptible de les inspirer. Sakamoto Ryôma, tel qu’il a été présenté par Shiba Ryôtarô, est parfait. Il peut à la fois plaire aux jeunes en raison de son côté aventurier et aux plus âgés grâce à la sagesse de ses choix. L’homme idéal. Il n’est donc pas étonnant que les hommes politiques en quête de popularité se revendiquent de son héritage, mais que le monde de l’économie trouve en lui l’archétype de l’entrepreneur moderne. Dans son édition du 11 janvier 2010, l’hebdomadaire Nikkei Business s’intéressait à la formation de “Ryôma au sein des entreprises”, insistant sur l’importance de disposer de nouveaux “patriotes” (shishi) capables de ressembler au Sakamoto Ryôma de la fin de la période d’Edo pour qu’ils donnent un coup de fouet à l’économie nationale.
En attendant de pouvoir profiter d’une nouvelle génération de dirigeants inspirés, les entreprises tentent d’exploiter comme elles le peuvent l’attrait des Japonais pour Sakamoto Ryôma. Comme il se doit au Japon, l’image de l’homme qui a contribué à la chute du shogunat est utilisée pour vendre toutes sortes de produits. Ainsi la chaîne de restaurants Diamond Dining a ouvert à l’été 2009 un établissement à Yokohama baptisé Ryôma Gaiden où l’on sert notamment de la cuisine de Tosa. Les murs du restaurant sont couverts de portraits du héros national. Bandai, le célèbre fabricant de jeux et de jouets, a remis sur le marché, en décembre dernier, Ryômakun, une figurine déjà sortie en 1985 pour le 150ème anniversaire de la naissance du héros. Chaque fois qu’on presse sur son sable, on peut entendre une de ses maximes. L’objectif est d’en vendre 50 000 exemplaires d’ici la fin 2010. Une société financière propose, quant à elle, la carte de crédit Ryôma. S’agit-il de donner une conscience patriotique au consommateur ou d’attirer de nouveaux clients désireux de posséder un morceau de plastique estampillé Sakamoto Ryôma ? La publicité ne le dit pas. Il faut ajouter à cela les dizaines d’ouvrages le concernant qui ont envahi les librairies ou encore le musée Edo-Tokyo qui organise jusqu’au 6 juin une exposition sur la vie de Ryôma. Il est bien possible que les hommes politiques qui se réclament de ses convictions et se préparent aux élections sénatoriales y fassent un petit tour, histoire de se rafraîchir la mémoire et de rester en phase avec une opinion publique qui trouve dans l’ancien guerrier de Tosa une raison de croire que le Japon dispose encore de ressources pour rebondir. L’espoir fait vivre, dit le vieil adage. Pourquoi s’en priver ?


© Bandai

Claude Leblanc