Ce qui se cache derriere l’arbre du voyageur

La littérature japonaise contemporaine est un univers plein de mystère et qui nous réserve souvent des surprises. Si Tsuji Hitonari n’est plus tout à fait un inconnu en France puisque L’Arbre du voyageur est son troisième roman paru en langue française après Le Bouddha blanc (1999) et La Lumière du détroit (2001), il appartient à cette race d’écrivains susceptibles de nous transporter d’un monde à l’autre grâce à la magie des mots. Il est de ces auteurs japonais qui, avec Murakami Haruki et Murakami Ryû, contribuent à donner de nouvelles lettres de noblesse au roman nippon. Dans ce nouvel opus toujours publié au Mercure de France, l’auteur nous invite à participer à la recherche d’un homme disparu dont on va découvrir la personnalité au travers du regard de son frère cadet. Comme dans son précédent roman, La Lumière du détroit, Tsuji Hitonari met en scène deux personnages principaux qui ont un passé commun mais qui un beau jour finissent par se retrouver séparés l’un de l’autre. Dans La Lumière du détroit, il s’agissait de deux amis d’enfance ; dans L’Arbre du voyageur, le romancier a choisi deux frères. Apparemment rien ne devait séparer les deux hommes si ce n’est leur âge. Yûji, l’aîné, disparaît un jour sans plus jamais donner de nouvelles, obligeant son jeune frère à partir à sa recherche “lorsque [leurs] parents tendrement unis quittèrent ce monde à quelques jours d’intervalle”.
Pour régler la succession, le cadet de la famille dont on ne connaîtra jamais le prénom, doit reprendre contact avec son frère qu’il n’a pas vu depuis 10 ans, ne disposant comme point de départ que d’un numéro de téléphone. Au travers de cette quête du frère disparu, c’est la recherche de sa propre identité que le jeune homme entreprend. Lui qui croyait ressembler à son frère va de déconvenue en déconvenue, devant se rendre à l’évidence que ce qu’il pensait être un fait avéré (sa ressemblance physique) n’avait en fait plus aucun fondement. Tsuji Hitonari insiste beaucoup sur le besoin du narrateur à trouver un élément qui peut l’unir à son frère disparu. S’il ne peut pas compter sur le physique (“Au fur et à mesure de ma croissance, mon visage avait cessé peu à peu d’être la copie du sien”), le jeune homme tente de recréer son frère en s’appropriant ses connais-sances, en particulier les femmes qu’il a connues. L’une d’elles deviendra d’ailleurs sa maîtresse. “Je veux croire que ce qui se passa ensuite n’est pas dû seulement au désir charnel, mais à l’œuvre de diverses convergences du destin”, explique le narrateur après sa première nuit avec l’ancienne petite amie de son frère.
A la différence de son aîné qui a décidé de mener sa vie dans une certaine direction (sa fuite en est l’illustration), le jeune héros est bien incapable de peser sur le cours de sa propre vie. A la merci de tous ceux qu’ils rencontrent au cours de son enquête, il perd vite pied lorsque l’un d’eux meurt en se jetant du toit d’un immeuble. Celui-ci a aussi choisi son destin, certes tragique, mais il a fait un choix. C’est cette difficulté à s’imposer par rapport aux autres que Tsuji Hitonari explore dans ce roman rythmé et plein de rebondissements. Reste que l’écrivain est cruel avec son “enquêteur” puisque ce dernier devra encore “errer au hasard dans les rues” à la recherche de son double.
Claude Leblanc

L’Arbre du voyageur (Tabibito no ki)
de Tsuji Hitonari, traduit du japonais par Corinne Atlan, Mercure de France, 2003