Politique : INQUIETUDE ET MECONTENTEMENT

Le Japon a-t-il échappé à la vague d’agitation et de panique qui secoue le monde – et en particulier les États-Unis – depuis les attaques terroristes du 11 septembre? Sans vouloir amplifier la réalité, il faut bien admettre que le vent n’est pas à l’optimisme dans l’Archipel. Il suffit, pour s’en assurer, de lire les titres des quotidiens, et surtout des hebdo-madaires (voir la couverture du Tôyô Kezai ci-contre), qui depuis plus d’un mois n’ont eu de cesse de rapporter les risques auxquels le pays est exposé.
Certes, le danger d’un terrorisme bactériologique ou nucléaire est bien réel, et figure au premier plan des préoccupations des autorités. Cet alarmisme est pris au sérieux par la population dans son ensemble. Un climat d’insécurité et de doute s’est donc peu à peu installé, d’autant que les mauvaises nouvelles s’accumulent sur le front de l’économie avec notamment une augmentation record du chômage (5,3 %), et que d’autres problèmes, tels l’affolement causé par les premières détections de cas d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), la recrudescence des attaques à main armée et la banalisation de la violence, surgissent de toute part.


Une population divisée sur l’action militaire américaine en Afghanistan.
Les différents sondages effectués durant le mois de novembre ont montré que les opinions japonaises étaient très sceptiques quant aux bombardements américains, et qu’elles désapprouvaient en général l’attitude du Premier ministre KOIZUMI Junichirô, qui fait bloc depuis le 11 septembre aux côtés de Washington, et qui vient une nouvelle fois de confirmer son soutien “sans réserve” aux opérations menées par les États-Unis. Dans son numéro du 26 octobre, l’hebdomadaire Shûkan Kinyôbi proposait une série d’articles soulignant l’opposition des Japonais aux attaques. Ce dossier nous apprenait, entre autres, que des manifestations de mécontentement ont été coordonnées dans l’ensemble du pays le 21 octobre, afin d’attirer l’attention sur le fait que “la riposte des États-Unis n’est qu’une démonstration de force, qui ne pourra en rien amener à la paix, et qui de plus n’épargne pas les civils.”
L’atmosphère qui régnait dans les milieux étudiants durant le mois de novembre reflétait également ce sentiment d’insatisfaction : on y remettait beaucoup en question, semble-t-il, la suprématie des États-Unis et l’attitude des pays qui lui emboîtent le pas dans ce conflit. Au cours de l’une des nombreuses manifestations de protestation à l’Université Waseda, une étudiante en cinquième année de lettres classiques nous a fait part de ses doutes au sujet de la légitimité et de l’efficacité de la guerre contre le terrorisme : “Je suis totalement opposée à la riposte américaine en Afghanistan. Ce pays vit une véritable catastrophe humanitaire, et le président Bush va trop loin en parlant d’une guerre du bien contre le mal. L’action militaire n’est pas un but en soi. Les États-Unis ne peuvent rester sans rien faire, c’est certain, mais je suis persuadée qu’il existe d’autres solutions… ”

La grogne monte d’un cran avec l’envoi de troupes japonaises.
Faut-il rappeler que selon sa constitution (article 9), rédigée après la reddition de 1945, le Japon renonce pour toujours à la guerre et à l’utilisation de la force pour régler des conflits internationaux? Pourtant, pour montrer que le pays ne restera pas inactif politiquement, le Parlement a adopté le 18 octobre – événement sans précédent – une nouvelle législation lui permettant d’apporter une aide logistique sous forme de flottes et de soldats pour soutenir des opérations médicales ou humanitaires. Conséquemment, deux destroyers et un navire de ravitaillement des “Forces d’autodéfense” ont été envoyés le 9 novembre en mission de reconnaissance depuis leur base de Sasebo, à proximité de Nagasaki. En outre, d’autres vaisseaux devraient les rejoindre ultérieurement…
Ces mesures de circonstance ont provoqué un véritable tollé et plusieurs semaines de débats houleux. Il va sans dire que la controverse demeure vive au sein des partis de l’opposition, tandis que l’opinion publique se résigne, tout en exprimant son désaccord au sujet de l’entrée du Japon dans la guerre. Il est reproché au Premier ministre KOIZUMI d’avoir non seulement agi trop rapidement, mais aussi, comme le souligne un éditorial du quotidien Asahi Shinbun, “d’avoir tourné la loi comme bon lui semblait”, ou encore “de s’être enfermé dans un mutisme obstiné”. Sans compter que le courant contestataire a aussi gagné certains membres du parti gouvernemental, qui n’hésitent plus à dénoncer une « action aveugle » et à critiquer la politique « feu d’artifice » du Premier ministre, qui éblouit en donnant la primauté aux questions internationales, mais qui se volatilise dès lors qu’il s’agit de prendre des mesures concrètes pour redresser l’économie du pays.
Dans ce climat social et politique empreint de tensions et de désunion, le besoin de concertation et de mesures concrètes se fait sérieusement sentir. Peut-être plus que jamais auparavant, l’heure est donc à la réflexion au Japon.

Clément Bonnier

“Le Japon ébranlé – Guerre et terreur” (Tôyô Keizai, 14/11/2001)

KOIZUMI : une nouvelle interprétation de la Constitution .
par le Premier ministre Koizumi Junichirô.
Extrait : “La Constitution, c’est moi !”
Dessin de YAKU Mitsuru paru dans l’Asahi Shinbun (14/10/2001).