Un “Etrange Festival” tres japonisant

“L’Etrange Festival”, qui vient de tenir sa huitième édition au Forum des Images (ex-Vidéothèque) du 23 août au 5 septembre dernier, est au cinéma dit “normal” ce que le tag de banlieue est à la peinture de Rembrandt, ce qui attire un public très particulier, enthousiaste, et de plus en plus nombreux. Le Grand Auditorium a donc remplacé la “salle 300” devenue trop exigüe. La tendance est essentiellement “trash-crad” et gore, mais pas exclusivement. On peut aussi y voir des films rares et oubliés, comme La Neuvième Configuration, de William P.Blatty (l’auteur de l’Exorciste), The Swimmer, de Frank Perry, ou des “films-cultes” comme l’œuvre unique de James William Guercio, Electra Glide in Blue (1973).
Pourtant, si l’Etrange festival (soutenu par Canal +, qui lui fournit certaines avant-premières) se signale à notre attention, c’est grâce à sa nippophilie exacerbée, et… pas toujours regardante sur la qualité, il faut bien le dire (mais c’est voulu!)…
Fort heureusement, après les hommages mérités à Gosha Hideo (en 1997), Suzuki Seijun (1996), Tsukamoto Shinya et Wakamatsu Koji (1998), ce fut cette année le tour de Masumura Yasuzo (1924-1986), un précurseur très personnel de la Nouvelle Vague nippone un peu trop méconnu – encore que plusieurs de ses films aient été montrés lors des grandes rétrospectives de la Cinémathèque Française ou du Centre Pompidou (ce qu’ont évidemment omis de rappeler la plupart des journaux). Et on oublie aussi que la sortie de L’Ange Rouge (Akai tenshi, 1966), et de La Chatte japonaise (sic, alias Chijin no ai, 1967) lui avaient valu à l’époque un interêt légitime.
A travers une dizaine de films, on a donc pu admirer le réalisme sans failles de la mise en scène de Masumura, son goût pour les choses du sexe, et son obsession des rapports de force, souvent à la limite du sado-masochisme, entre hommes et femmes, surtout dans ses meilleurs films comme le stupéfiant La Femme de Seisaku (Seiasaku no tsuma, 1965), Tatouages (Irezumi, 1966, d’après Tanizaki), ou encore le délitant et très kitsch La bête aveugle (Môju, 1969), exercice de style cauchemardesque tourné peu avant la faillite de la Daiei (Masumura tourna encore Jeux dangereux/ Asobi, 1971, chronique crue de la jeunesse prolo, d’après une œuvre de Nosaka Akiyuki). On a pu également découvrir un film rarissime, Le faux étudiant (Nise daigakusei, 1960, d’après un roman de Oe Kenzaburo), variation insolite sur le thème de la délation, et le curieux, sinon réussi, Le Gars des vents froids (Karakkaze yarô, 1960), incarné par Mishima Yukio en yakuza paumé, aux cotés de la toujours fascinante Wakao Ayako, déesse souffre-douleur de Masumura, cinéaste dont on pourrait résumer ainsi l’apport au cinéma japonais: le génie créatif au service de la misogynie appliquée et des ambivalences humaines, donc sexuelles.
Beaucoup plus discutable était le choix de Miike Takashi, nouvelle coqueluche de la critique branchée (il lui en faut au moins deux ou trois par an), réalisateur prolifique de plusieurs films ultra-violents, fantastiques ou autres, plutôt mal foutus, comme Graine de Yakuza, Les Affranchis de Shinjuku, Chien enragé, Dead or alive, etc. Loin de la “révélation” qu’on veut nous imposer à tout prix, Miike est un petit auteur de polar, sans doute pas inintéressant, mais qui aurait intérêt à revoir sa mise en scène, boursouflée et ennuyeuse.
Mieux valait aller voir l’avant-première du dernier opus de Tsukamoto Shinya, Gemini (Sôseiji), bel hommage gothique à l’univers d’Edogawa Rampo, sur lequel nous reviendrons lors de sa sortie en Novembre.
Enfin, les amateurs auront pu se repaître de toutes les variations “perverses” plus ou moins convaincantes: plus comme l’étonnant animé Midori, de Harada Hiroshi, 1992, ou moins, comme Sadique et experte (Gômon kifujin, 1987), de Gaira, à mourir d’ennui, mais sauvé par l’humour à valeur rajoutée des sous-titres pas dupes.
Bref, L’Etrange festival n’est pas le lieu où redécouvrir Ozu ou Naruse, mais propose avec un culot communicatif une vision décalée des entrailles et boyaux d’un Japon traumatisé par ses propres images, comme le montre si bien la série des RING (0,1,2), de Nakata Hideo, qui devraient bientôt occuper nos écrans. A suivre..

Max Tessier


Tatouages (1966)

Masumura Yasuzo


A signaler que la rétrospective Masumura sera reprise à la Maison de la Culture du Japon à Paris, du 10 au 21 octobre, avec toutefois quelques changements. On n’y verra plus Le Faux étudiant, La Jeune fille sous le ciel bleu, ni Nakano, école militaire, mais Les Baisers (Kuchizuke, 1957, premier film de l’auteur), Les Géants et les jouets (Kyojin to gangu, 1958), extraordinaire satire de la société marchande japonaise, et Le mari était là (Otto ga mita, 1964). Les sept autres films sont les mêmes. Si vous aimez le (bon) c!inéma japonais, ne manquez pas cet hommage assez rare!