Journal du Dehors – Made in Japan (3)

“Liquid lives ou les vies “liquéfiées”
Lettre aux dieux et/ou à l’embryon avorté
Je fais un détour en passant devant le Zôjôji, un immense temple situé à côté de la tour de Tokyo, connu pour être un mizuko dera ou akachan dera (temple pour les enfants avortés ou morts nés).
Mille deux cents statues sont alignées, ornées d’un petit chapeau rouge tricoté au crochet et d’un petit bavoir assorti.
Les moulins à vent qui tournent ont pour mission de «distraire» et d’«amuser» les ftus avortés, tout en symbolisant la roue ou le cycle éternel de la vie. L’un d’entre eux attire mon regard à cause du bandana bleu à petits motifs noirs, qui lui donne un «look» plus moderne que les autres.
Un autre est enveloppé dans un soutra ou encore dans une longue cape tricotée au crochet. Un jouet représentant «Shin-chan», une figure de télé extrêmement populaire, est censée «distraire» la statue de Jizô dédiée à l’enfant. Un autre est enveloppé d’une longue cape de laine d’où pendent deux petites mouffles. Un autre a un bavoir à motif de chien avec le petit chapeau assorti d’où pointent deux petites oreilles. Serait-ce le bavoir d’un bébé mort? Par respect, je redresse un pot de yakuruto (yaourt) laissé à côté en signe d’offrande (kuyô) et je retourne un bavoir flambant neuf retourné par le vent. Les noms sont tous inscrits derrière la statue qui, vue de dos, devient un symbole phallique.
Je suis surprise de voir un sararîman rôder dans les parages. Aurait-il lui aussi laissé ici les vestiges d’un égarement passager?
Je relève derrière un ema, une lettre adressée aux dieux:
De la part de Jirô et Yurika.
Pardonne-moi
de ne pas avoir pu
te mettre au monde.
Jamais je ne t’oublierai.
Repose en paix.
En bas, un mot du père:
Je te demande pardon.
J’espère que tu pourras renaître un jour
et veille
sur notre bonheur…
Un autre ema, daté du 15 janvier 1997, doté d’un message identique avec, à la fin cette petite promesse:(On reviendra…)
Que cette «lettre» soit signée du nom de la mère et du père montre que les pères s’impliquent davantage dans la responsabilité, mais aussi qu’ils en profitent pour demander à celui à qui ils ont refusé le droit de vivre, de les protéger «d’en haut».
Daté du 17 août 1997
«Par notre faute tu n’as pas pu vivre et nous t’en demandons pardon. Nous sommes vraiment désolés de n’avoir pu te mettre au monde. Protège-nous quand même… et sois sûr qu’on n’oubliera jamais cet «incident».
On ne saurait manquer d’être «saisi» par le ton cavalier de cette «lettre» qui s’efforce davantage d’apaiser le ftus avorté qu’il n’exprime le regret d’avoir accompli un acte irréversible. Dans cette inscription transparaît la peur du tatari (mauvais sort), soit de la revanche que l’enfant qui ne demandait qu’à naître est en droit d’accomplir.
Enfin, des parents «cools» viennent souhaiter la bonne année (!!) à leur bébé avorté, en implorant (le comble!) sa protection en lui disant de faire attention à sa santé (!) à cause du grand froid!*
Dewa mata ne…
Ironie suprême. A côté de ce mot, inscrit sur un ema représentant Kannon, qui incarne la compassion, un autre couple a inscrit:
(Puissent les dieux nous accorder un enfant…)
Encore un autre ema touchant où la mère implore son bébé mort un mois auparavant de lui envoyer du Ciel sa force et son courage.
Etonnant de constater qu’un bébé mort de mort naturelle est censé aller tout droit au paradis et aider sa mère à se relever moralement, alors qu’on sait le sort tragique qui est censé attendre toutes les petites victimes innocentes sur les bancs de la rivière Sai (Sai no kawara).
Muriel Jolivet