Les Japonaises font leur revolution tranquille

“Dans un pays frappé de plein fouet par la crise, le salut viendra des femmes”. Contrairement aux apparences, cette affirmation n’est pas le fait d’une féministe, mais du Nihon Keizai Shimbun, le quotidien des affaires, dont le lectorat est essentiellement masculin. Parlant d’une “révolution tranquille”, le Nikkei estime que les membres de la gent féminine en seront le ferment. Il est vrai que dans une société faite pour les hommes, les femmes doivent batailler pour faire leur trou et montrer aux hommes qu’elles ont un rôle à jouer dans le développement de l’Archipel. Les difficultés auxquelles elles sont confrontées ont conduit certaines d’entre elles à s’expatrier afin de pouvoir mener une carrière professionnelle comme bon leur semblait. C’est ainsi que Hong Kong, Singapour ou la Thaïlande ont accueilli, ces dernières années, des jeunes Japonaises en quête d’un avenir et d’un travail plus intéressant que celui qu’on leur proposait dans l’Archipel.
Quelques milliers de jeunes diplômées ont ainsi quitté le Japon pour s’installer dans les pays nouvellement industrialisés, mais aussi dans les pays en voie de développement, dans le cadre d’organisations internationales. Près de 40 % des Japonais qui travaillent pour des organismes internationaux dans des opérations de coopération sont des femmes, “un chiffre plutôt élevé par rapport à la moyenne des autres pays membres des Nations unies”, estime le Nihon Keizai Shimbun. Cette tendance risque fort de se renforcer au cours des prochaines années dans la mesure où les obstacles qui empêchent les femmes de s’épanouir dans les entreprises ne seront pas totalement éliminés. “L’avenir des femmes dans les firmes japonaises semble bien limité. Alors que sur le terrain international ou dans les entreprises étrangères, il n’y a pas de différence entre elles et leurs collègues masculins à niveau de compétence égal”, explique Yokoyama Kazuko, professeur à l’Université académique orientale.
Celles qui choisissent de rester au Japon sont de plus en plus nombreuses à tenter d’affirmer leur savoir-faire et à démontrer leurs capacités à prendre des initiatives. Faute d’y parvenir dans le cadre d’une entreprise ordinaire, de nombreuses femmes se sont lancées dans la création de sociétés, en particulier à domicile. Car les femmes manifestent leur désir de mener une carrière normale et de ne plus devoir être cantonnées à la maison avec les enfants à élever. Une enquête menée, en 1996, par Recruit Research auprès de salariées âgées de 20 à 40 ans montre d’ailleurs que 35,2 % d’entre elles souhaitent poursuivre une carrière. Malgré quelques exceptions comme Magazine House, l’un des grands éditeurs, ou encore Recruit, il y a encore très peu de chefs d’entreprise féminins et le nombre de cadres appartenant au sexe dit faible reste très peu élevé. Estimant qu’il est “très difficile” d’employer des femmes à des postes de responsabilité, les firmes n’offrent guère de perspectives à leurs employées. Selon les chiffres du ministère du Travail, seulement 2 % des postes de cadre sont occupés par des femmes, un pourcentage très faible par rapport à la France où elles représentent un tiers des postes d’encadrement.
En dépit de ces chiffres peu encourageants, les femmes auront à jouer dans l’avenir un rôle de plus en plus important dans la société. La chute de la natalité et le rapide vieillissement de la population vont les amener à occuper une place centrale, constituant une “ressource” encore peu exploitée. La crise économique qui s’est traduite par une remise en question d’un certain nombre d’acquis dans les entreprises (fin de l’emploi à vie, salaire à l’ancienneté) constitue d’une certaine manière une chance pour les femmes, puisqu’on assiste à une “fluidification de l’emploi”. Le nombre de contrats à durée indéterminée diminue tandis que les emplois à durée déterminée ou à domicile connaissent une forte progression, privilégiant la main-d’uvre féminine plus flexible. Face à cette évolution du marché du travail, les femmes se retrouvent en première ligne, pouvant d’une certaine façon dicter leurs “conditions” et s’imposer davantage.
Toutefois, si les femmes peuvent s’attendre dans les prochaines années à une amélioration de leur statut dans le monde du travail, elles devront encore batailler dur pour que leur rôle au niveau politique soit reconnu. Sur ce terrain, le Japon est très en retard. Au regard du nombre de femmes élues au Parlement, le pays du Soleil levant se classe au 125ème rang mondial avec un pourcentage de 4,6 %, soit deux fois et demi de moins que la France (10,9 %). Mais les femmes se mobilisent de plus en plus pour amener le gouvernement à être plus proche des problèmes quotidiens de la population. En s’engageant davantage dans la vie locale, les femmes sont en train d’amorcer un changement en profondeur de la société japonaise. Il faudra encore attendre quelques années avant que cela ne porte ses fruits au niveau national, mais il est clair que le temps des femmes a sonné au pays du Soleil levant.

Claude Leblanc

A signaler la parution récente de Japonaises, la révolution douce

de Anne Garrigue aux Editions Philippe Picquier.