La dictature du deux-roues


Au concours du comportement le plus énervant des Japonais dans la vie quotidienne, je décerne sans hésiter la palme aux 72 millions de possesseurs de vélos qui, à coup de sonnette stridente, transforment la vie des paisibles piétons que nous sommes en enfer. D’habitude plutôt placide et non violent, combien de fois aurais-je pourtant voulu planter un bâton dans les roues de l’impudent cycliste qui, non seulement roule sur le trottoir car il a peur de se faire renverser par une voiture s’il s’aventure sur la chaussée, mais se comporte de plus en territoire conquis et n’hésite jamais à user de son maudit pouce gauche pour actionner rageusement sa sonnette et signifier ainsi à l’indolent piéton marchant à quelques mètres devant que s’il ne se pousse pas précipitamment, il risque de se faire renverser. Non mais je vous jure, quelle audace! Un petit coup de sonnette timide, qui semble presque s’excuser d’avoir à vous demander pardon, bon, mais la sommation comminatoire du style: “Barre-toi de mon trottoir, tu me fais de l’ombre”, là non, désolé, même avec la meilleure volonté du monde, je ne marche pas!
Après une telle entrée en matière, je risque fort de vous sembler partial envers ce moyen de transport non-polluant, bon pour la santé, pratique, etc…, etc… Rassurez-vous, ce n’est pas au vélo que j’en ai, c’est à son utilisateur, nuance…
Il y a trois types d’utilisateurs de vélo au Japon : le plus courant, c’est madame tout le monde, celle qui écume le quartier de supermarchés en boutiques, le panier avant du vélo croulant sous les sacs en plastique et le porte-bagages arrière maintenant tant bien que mal le dernier marmot qui s’endort en se cramponnant tout de même à la selle. C’est elle, la terreur des trottoirs. Mais allez lire les détails dans l’article ci-dessous.
Deuxième sur ma liste, c’est le jeune ou le moins jeune, habillé par distraction, souvent chaussé de tongs ou de sandales, qui pédale lentement d’un air blasé en écartant les genoux au maximum tout en mâchonnant un cure-dent. Son vélo est proche de l’épave, il est cabossé de partout, rouillé par endroits, les freins grincent tandis que les roues chuintent, et pour peu que sa sonnette ne soit pas encore cassée, je vous laisse imaginer l’ambiance… C’est le vélo qu’on utilise pour aller chercher ses clopes au distributeur automatique du coin, ou pour aller rendre les vidéos empruntées la veille.
Le troisième type enfin, c’est le cycliste du dimanche. Celui dont la petite reine est hyperfine, légère, en fibre de carbonotruc réactivé, avec tous les accessoires soigneusement fixés au cadre. Pour un tel trésor, pas question de se contenter du garage à vélo de l’immeuble. Non. Il monte sa beauté par l’ascenseur et l’entrepose dans son entrée (ceux qui connaissent l’étroitesse des vestibules au Japon sauront la prouesse que cela représente). Le cycliste du dimanche semble passer plus de temps à astiquer le cadre et à briquer les rayons un par un, qu’à faire de la route pour montrer ses mollets. Je reste toujours admiratif devant ces émules de Greg Lemmon équipés de la tête aux pieds comme des champions, auxquels il ne manque pas un bouton de guêtre (quoique les guêtres, c’est pas très pratique pour appuyer sur les pédales…), alors qu’ils sont bloqués entre deux voitures au carrefour d’Aoyama avant de devoir s’arrêter au feu rouge d’Omote-Sando. C’est bien simple, en douze ans de Japon, je n’en ai jamais croisé un m’ayant fait l’effet d’avoir fourni un effort. Remarquez sur mon scooter, je n’en fais pas non plus, mais je ne mets pas, moi, de combinaison Bol d’Or pour aller de Shinjuku à Shibuya.
Autre caractéristique des vélos au Japon, leur propension à s’abattre comme une nuée de sauterelles autour des gares et des sorties de métro. Un vrai fléau. Malgré les camions qui passent pour emmener à la fourrière tous les deux-roues en stationnement interdit devant les gares et aux carrefours, rien n’y fait, quelques jours plus tard, c’est le même enchevêtrement de cadres, de roues, de guidons, de pédales, une vraie partouze. Le plus drôle, c’est quand un quidam cherchant à dégager son vélo de ce magma renverse malencontreusement toute la rangée de 10, 20, voire 50 montures mal garées. Voilà le genre de spectacle qui vous venge de bien des coups de sonnettes…

Etienne Barral