Le realisme vous salue bien

Le cinéma japonais a eu Kurosawa Akira comme chantre de l’humanisme. Dans le secteur du manga, ce fut Tezuka Osamu qui fut sans doute l’auteur le plus tenté par l’exploration de la nature humaine. Plusieurs de ses œuvres en témoignent à l’instar de I.L que l’éditeur belge Casterman publie ces jours-ci. L’un des personnages principaux de cette histoire est un cinéaste, Daisaku, dont le dernier long métrage qualifié de navet semble sceller sa carrière. Mais c’est sans compter sur la chance. Le jeune homme rencontre dans le château du Comte Alucard I.L, une femme caméléon qui prend le visage des absents, des morts ou de l’être aimé. Ange de beauté, I.L devient, par son don de métamorphose, l’actrice dont le cinéaste a toujours rêvé pour mettre en scène le réel. Car “les rêves et l’imagination ont déserté les cœurs… les cinéphiles ne voient que plate réalité et ne font plus qu’ergoter”, explique Daisaku. Sa rencontre avec I.L le bouleverse et l’amène à suivre la jeune femme dans différentes situations. Tezuka profite de cette histoire pour régler quelques comptes avec nos sociétés contemporaines. Publié entre août 1969 et mars 1970, ce manga aborde des questions du moment comme la guerre ou la corruption. Mais l’auteur est réaliste et comme Kurosawa l’avait déjà montré dans Les salauds dorment en paix (Warui yatsu hodo yoku nemuru, 1960), Tezuka, par l’intermédiaire de son héros Daisaku, finit par reconnaître que “ces chacals peuvent dormir sur leur deux oreilles”. Le monde est cruel et des personnages extraordinaires comme I.L n’existent pas, mais il n’est pas interdit de rêver. Tezuka Osamu nous le prouve une nouvelle fois dans cette œuvre qui mérite d’être redécouverte.
Le même éditeur propose un autre regard sur le Japon au travers du Clan des Tengu de Kuroda Iô. Le trait beaucoup moins fin que celui de Tezuka nous transporte dans un univers sombre et marginal où vivent des Tengu, des êtres fabuleux disposant de pouvoirs magiques. Un Tengu est une créature arrogante tout droit sortie de la mythologie japonaise et qui a notamment la réputation d’enlever les enfants de leur foyer. Kuroda imagine que les Tengu qui ont connu la disgrâce tentent de reprendre la main et de dominer la société japonaise. L’auteur se pose la question de savoir comment les humains peuvent réagir à un tel désir de domination. Le travail de Kuroda est saisissant de réalisme, ce qui donne encore plus de force à ce récit dont on attend avec une certaine impatience le second volume.
Dans un autre registre, il convient de saluer la sortie de F The Perfect Insider chez Soleil Manga. L’éditeur toulonnais poursuit la publication des œuvres de Mori Hiroshi, l’un des grands noms de la littérature policière, sous forme de manga. Il s’agit de découvrir l’assassin de Magata Shiki l’une des meilleures informaticiennes du monde. Ses dons pour l’informatique sont tels qu’elle vit cachée dans un centre de recherches situé sur une petite île ultra protégée jusqu’au jour où elle est retrouvée morte. Le professeur Saikawa et son élève Nishinosono Moe mènent alors l’enquête et révèlent l’incroyable vérité sur Magata Shiki et les dessous d’une affaire hors du commun. Mêlant dessin et photographies retouchées, ce manga est totalement différent des deux précédents par sa conception même. Parfaitement maîtrisée sur le plan graphique, l’intrigue captive le lecteur de bout en bout. Un bon moyen de s’évader en ces jours de grisaille.

Claude Leblanc


Osamu Tezuka, I.L, trad. de Jacques Lalloz et Xavier Hébert, éd. Casterman, coll. Sakka, 11,95€

 


Iô Kuroda, Le Clan des Tengu, trad. de Xavier Hébert et Naomiki Satô, éd. Casterman, coll. Sakka, 9,95€

 


Hiroshi Mori, F The Perfect Insider, trad. de Florent Gorges, éd. Soleil, coll. Manga, 7,50€