Dossiers : LES JAPONAIS SAVENT METTRE LE FEU


Avec l’arrivée de l’été,
le Japon entre dans la saison des feux d’artifice (hanabi).
Une tradition qui ne date pas d’hier.
“Solitude –
après le feu d’artifice
une étoile filante”

L’air de rien, Masaoka Shiki (1867-1902) nous indique dans ce poème court (haiku) que nous sommes en été et que la saison des feux d’artifice va bientôt battre son plein au cours des semaines à venir. Au début du mois de juillet, on s’active dans les rédactions des magazines pour recenser les spectacles pyrotechniques qu’aucun Japonais digne de ce nom ne devra manquer. Pour l’été 2004, l’hebdomadaire Tokyo Walker en a compté pas moins de 160 dans la seule région de la capitale, donnant de nombreux conseils judicieux pour aller les admirer. Tokyo, anciennement Edo, a toujours été célèbre pour ses feux : incendies et feux d’artifice. Les incendies étaient courants dans les quartiers très peuplés de la principale cité des Tokugawa faute de disposer de moyens adéquats pour lutter contre ce fléau. Les grands incendies de 1641, de 1657, de 1772 ou encore de 1829 sont encore dans toutes les mémoires. Ils font partie du goût de ses habitants pour l’éphémère que l’on a souvent désigné sous l’expression Edo no hana (Fleurs d’Edo). Les feux d’artifice appartiennent à cette culture du plaisir et de la fête qui caractérise Edo au faîte de sa prospérité et de sa population d’un million d’âmes au milieu du XVIIIe siècle. La rivière Sumida et ses grands ponts qui la traversent se sont imposés avec le temps comme les principaux lieux de détente à l’instar de Ryôgokubashi (pont de Ryôgoku) qui devint le plus célèbre sakariba (quartier fréquenté) d’Edo et qui, depuis 1733, accueille chaque année l’un des plus importants feux d’artifice du pays avec environ 20 000 projectiles tirés en un peu moins de 90 minutes (2003).
C’est le 6 août 1613 que le premier feu d’artifice aurait été tiré au Japon devant Togukawa Ieyasu, le grand shôgun fondateur du Japon moderne, lors de sa rencontre avérée avec un commerçant anglais John Salis venu lui remettre une lettre du roi d’Angleterre, James I. Après cette date, les grands seigneurs vont se sentir obligés de rivaliser entre eux pour organiser des feux d’artifice dans leurs régions respectives, attirant une foule de curieux chaque fois plus importante d’autant que le troisième shôgun Iemitsu, grand amateur de feux d’artifice, encouragea leur développement. Symboles de pouvoir et de richesse, les feux d’artifice devinrent aussi un instrument religieux lorsque le shôgun Yoshimune en fit tirer un en 1733 pour faire fuir les mauvais esprits responsables, selon lui, de la famine et de l’épidémie de choléra dont le Japon avait été victime l’année précédente. Dès lors, les Japonais prirent l’habitude de venir assister à ces spectacles étonnants, les plus fortunés s’installant sur des bateaux (yakatabune) pour admirer le travail des pyrotechniciens.
L’intérêt des Japonais pour les feux d’artifice va favoriser le développement d’une école japonaise de la pyrotechnie dont la réputation a largement dépassé les frontières de l’Archipel, comme le confirment des responsables de Lacroix-Ruggieri qui ont tiré plusieurs fois au Japon. “Ils disposent de produits magnifiques et sont dotés d’un très grand professionnalisme”, ajoute M. Coste, le directeur du laboratoire d’essai de la société française. Kagiya Yahei, originaire de Nara, appartient à cette lignée de grands artificiers nippons. Venu s’installer à Edo en 1659, Yahei est le premier d’une longue lignée d’artificiers qui ont donné leurs lettres de noblesse à cette profession au même titre qu’une autre famille, les Tamaya. Leurs noms sont tellement célèbres que les Japonais les crient, lors de spectacles pyrotechniques, pour exprimer leur admiration devant ces magnifiques bouquets de lumière. Comme dans d’autres pays, la pyrotechnie est souvent une affaire de famille au Japon, permettant ainsi de cultiver un savoir-faire et de l’améliorer sans cesse. C’est le cas de l’entreprise Satô Enka qui collectionne les prix d’excellence dans ce secteur si particulier. “Nous nous efforçons de préserver la culture et la tradition du feu d’artifice et de donner du plaisir au plus grand nombre en nous appuyant sur le rêve et notre inventivité”, explique-t-on dans cette entreprise familiale fondée il y a 135 ans et implantée dans la préfecture de Miyagi.
L’importation de chlorate de potassium après la restauration de Meiji a permis d’élargir la palette des couleurs qui se limitait jusqu’alors au rouge. La mise au point de nouveaux effets (pokamono et kowarimono) au début du XXe siècle et le recours au titanium dans la conception des feux ont assuré aux artificiers nippons une place à part dans le Panthéon du feu d’artifice. Aujourd’hui les produits pyrotechniques nippons s’exportent aussi bien que les automobiles et l’électronique même s’ils reposent sur une très ancienne tradition au même titre que les haiku de Kobayashi Issa (1763-1827).

“Pendant un instant —
L’obscurité devient lumière
Feu d’artifice”

Claude Leblanc


Feu d’artifice à Ryôgokubashi (vers 1770).
Estampe d’Utagawa Toyoharu
AGENDA
Le grand rendez-vous pyrotechnique sur la Sumida aura lieu cette année le samedi 31 juillet de 19h10 à 20h30.
Il a rassemblé en 2003 quelque 950 000 spectateurs. Pensez à vous organiser en conséquence.
www.kanko-sumida.com

L E X I Q U E S



Warimono



Kowarimono


Pokamno


Le feu d’artifice, hanabi (littéralement fleurs de feu), est bien souvent une affaire de fleurs pour les Japonais qui ont donné à la plupart de leurs figures des noms de fleurs, le chrysanthème (kiku) et le pivoine (botan) étant les deux plus célèbres. Pour faire éclore leurs fleurs de lumière dans le ciel, les artificiers japonais utilisent ce qu’ils appellent le warimono, bombe où les étoiles sont rangées de façon très serrée avec la poudre au centre, de manière à donner cet effet d’éclosion si caractéristique des feux d’artifice nippons. Une autre technique baptisée kowarimono permet de multiplier les éclosions grâce à la mise en place à l’intérieur de la bombe principale de plusieurs autres petites bombes contenant la poudre et les étoiles en moins grande quantité. La dernière des techniques de base utilisées par les spécialistes japonais se nomme pokamono. Contenant moins de poudre que les warimono, leur éclosion est moins puissante que ces derniers, ce qui permet d’obtenir d’autres effets semblables à un flash dans la nuit. Il existe bien sûr des techniques différentes comme les katamono qui permettent notamment de créer des formes.

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A KATAKAI, ON EST FIER DE SES FEUX
Dans
la cité de Katakai, préfecture de Niigata, la vie de ses habitants est
rythmée par les feux d’artifice (hanabi). On ne manque jamais une
occasion pour tirer un feu. La naissance d’un enfant, la réussite à un
examen, tout est prétexte à sortir les allumettes pour éclairer le ciel
de mille lumières. Il paraît d’ailleurs que ce n’est pas nouveau. Les
responsables de l’office du tourisme aiment à rappeler que Katakai
s’est pris de passion pour les feux d’artifice il y a plus de 400 ans
et qu’à l’origine, il s’agissait d’une offrande faite aux temples par
la population locale.
Même si vous ne vous y rendez pas au moment
du grand festival du feu d’artifice qui a lieu chaque année les 9 et 10
septembre, il y a toujours quelque chose qui vous rappelle que Katakai
et hanabi ne font qu’un. Même les plaques d’égoût sont ornées de motifs
évoquant le feu d’artifice. L’engouement de la ville pour cette forme
de loisirs un peu particulière a un coût. On estime en effet à un
million de yens (7 600 euros) par an et par habitant la somme que la
ville dépense pour ses feux d’artifice et en particulier ceux de son
grand rendez-vous annuel. Et pendant ces deux jours-là, pas question
d’avoir oublié quelque chose chez l’épicier ou le marchand de légumes.
Tous les rideaux sont baissés car tout le monde participe à la fête.
Vous ne trouverez pas beaucoup de personnes prêtes à critiquer cette
débauche de moyens, car on est très fier à Katakai de cette passion qui
a valu à la ville une reconnaissance internationale. Depuis la fin du
XIXème siècle, Katakai ne cesse de se battre pour rester à la pointe de
l’innovation dans le secteur des feux d’artifice, en multipliant les
records. Déjà célèbre pour ses 3-shaku dama (projectiles de 90 cm de
circonférence), la ville est entrée dans le livre des records avec son
4-shaku dama d’une circonférence de 120 cm et d’un poids de 420 kg qui
permet de créer une illumination dans le ciel de plus de 800 mètres de
diamètre. Pour célébrer cette réussite, un distilleur local a créé une
cuvée de saké portant le nom désormais célèbre de 4-shaku dama. Dans
cette région rizicole, quoi de plus normal.
Tout est donc réuni pour que la fête soit réussie. La bonne humeur
règne et les nombreux spectateurs venus de toute la région et du reste
du Japon participent aux festivités qui précèdent la grande soirée de
lancement. Et si le temps se met de la partie, ce qui est très souvent
le cas, les amateurs de feux d’artifice repartent de Katakai avec une
seule idée en tête : revenir l’année prochaine.
C. L.

Grâce au 4-shaku dama, la ville de Katakai est entrée dans l’histoire du feu d’artifice.
Photo : Saeki Kazuma


Jeu : l’art et la manière de tirer sans une étincelle
Si
l’idée de tirer un feu d’artifice vous a toujours hanté, mais que vous
avez hésité à vous lancer dans la manipulation dangereuse de matières
explosives, vous serez sans doute heureux d’apprendre qu’une société
japonaise implantée à Kobe, Mahô, a mis sur le marché un simulateur de
feux d’artifice. Ce logiciel qui fonctionne sous PC et PlayStation est
tout simplement baptisé Hanabi shokunin ni narô 2 [Devenez maître
artificier 2]. Comme son nom l’indique, il permet de créer de très
nombreux feux d’artifice quelles que soient leurs couleurs et leurs
formes. Grâce à une interface très simple et des conseils judicieux
donnés – seulement en japonais – ce produit constitue une entrée en
matière formidable pour toutes les personnes désireuses de s’adonner
sans risque à leur passion pyrotechnique. Une fois déterminée la nature
du feu d’artifice voulu, le logiciel donne la possibilité de choisir le
lieu où pourra être proposée cette pluie de lumière. Les plus ambitieux
pourront choisir la baie de Tokyo pour montrer ce dont ils sont
capables et les plus débrouillards pourront construire leur propre
environnement en utilisant les différents objets à leur disposition
dans le logiciel. Le réalisme de ces décors conçus en trois dimensions
contribue à faire de ce logiciel un vade-mecum pour tous les passionnés
de feux d’artifice. Outre les effets 3D, cette version de Fireworks
(son nom en anglais) dispose de commandes permettant de régler les
angles de prises de vue de votre spectacle pyrotechnique. Pas moins de
16 caméras (virtuelles) sont à votre disposition pour mettre en valeur
votre travail. Vous pouvez imaginer de placer une caméra au sommet d’un
pont si le feu est tiré dans la baie de Tokyo ou bien choisir qu’elle
soit embarquée à bord d’un hélicoptère afin de suivre au plus près les
différentes étapes du spectacle que vous avez pensé. Une fois ajustés
les derniers réglages, il ne vous reste plus qu’à appuyer sur la
commande d’activation (uchiage) et de commencer à lancer vos warimono,
vos pokamono et autres katamono et à les enregistrer pour les montrer à
vos amis et à votre famille. Vous deviendrez ainsi une véritable maître
du feu d’artifice japonais. Inutile de vous dire que vous en épaterez
plus d’un avec un produit aussi bien réussi que celui-ci. Toutefois,
seuls les possesseurs d’un PC (équipé d’une version japonaise de
Windows 98, Me, 2000 ou XP) peuvent utiliser ce jeu de simulation dont
le prix reste très abordable : 3 800 ¥ [29 d].

C. L.


Magical the best “Hanabi shokunin ni narô2”, Mahô, 2003.
www.mahou.co.jp


R E P È R E S

Pour en savoir plus sur les feux d’artifice, il existe de nombreuses
ressources sur Internet. La première d’entre elles, en français, est le
site France Feux d’artifice <http://firework.online.fr>
qui présente notamment l’avantage de rappeler quelques règles
essentielles et d’offrir de nombreux liens vers d’autres sites en
France et dans le monde.
PyroWeb
<www.bekkoame.ne.jp/~fire/>
est un site japonais parmi beaucoup d’autres dont l’un de ses
principaux attraits est sa galerie de feux d’artifice simulés avec des
appliquettes java.
Nihon no hanabi – Japanese Fireworks <http://japanfireworks.com>
est assurément l’une des meilleures références sur le feu d’artifice au
Japon. Disposant d’une version anglaise, ce site est une mine d’or. On
y trouve à la fois un historique, des galeries de photos et de nombreux
liens vers des sites spécialisés au Japon.