CHOSES VUES : L’ART DE VIDER SA POUBELLE

 Début d’automne : le jour décline à 17h et se lève à 5h. Je me mets au rythme de la vie japonaise : poubelles avant 8 heures. Les Japonais ont une passion pour l’emballage. Les produits alimentaires sont vendus dans des boîtes, mises dans de petits sacs scellés au scotch, placés dans un grand sac plastique. Les plaquettes (plastifiées) de certains médicaments sont enveloppées d’une protection métallique hermétique, dans leur boîte cartonnée. Les fruits ne sont pas emballés individuel-lement dans mon quartier, mais les légumes sont vendus par petits paquets. Ça fait beaucoup de déchets. Ils ont d’ailleurs une place importante dans le débat public : le Premier ministre a mentionné le recyclage parmi les réformes de la vie de tous les jours (kurashi) dans son discours d’ouverture de la session parlementaire. Un professeur, à l’université de Tokyo (Tôdai), souligne que le traitement des déchets est révélateur du niveau de développement.
Moeru gomi (ce qu’on peut incinérer) le lundi et le jeudi, moenai gomi (ce qu’on ne peut pas incinérer) le mercredi. La distinction n’est pas celle des Etats-Unis : recyclable ou non-recyclable. On pratique le tri sélectif. Les bouteilles en plastique, certains emballages alimentaires, les piles, sont recyclés par certains magasins (les supérettes ouvertes 24h/24 bien souvent) ; les canettes, le verre, les journaux doivent être placés dans des bacs au bas de l’immeuble et ils sont ramassés le samedi ; on ficelle ses journaux ; les magasins aplatissent leurs cartons pour les aligner sur la rue). Pour les objets encombrants, il faut contacter un centre spécialisé, acheter un coupon dans les magasins ouverts 24h/24 et déposer son paquet à une date fixée par téléphone, à l’endroit réservé aux poubelles, une moitié du coupon collée dessus. Les objets électroniques ou électriques doivent être rapportés aux magasins.
On pourrait se dire qu’il suffirait d’un bac pour qu’on puisse déposer nos ordures à notre convenance, mais il faut reconnaître que l’immeuble a mille logements ; il faudrait de très grands containers. On considère sans doute aussi que les rues sont trop étroites pour des poubelles à la française : les camions des éboueurs ont la taille de camionnettes. Plusieurs matinées par semaine, les rues se remplissent donc de sacs qu’ils ramassent par poignées. Pour les moeru gomi, il faut utiliser des sacs spéciaux, homologués par la ville (mais distribués partout). Pour éloigner les chats et les corbeaux, on les entoure d’un filet.
C’est une organisation fascinante. Et quelle énergie déployée. A l’université, tout est recyclé et les cinq ou six réceptacles se trouvent tous aux mêmes endroits (s’il faut monter un étage pour jeter son papier au bon emplacement, c’est sans espoir). Ailleurs, la bonne volonté est davantage mise à épreuve. On doit par exemple retirer l’étiquette et le bouchon des bouteilles en plastique et les rincer, avant de les jeter devant une supérette. Je repousse toujours davantage le ficelage de mes journaux ; d’autant que j’ai l’impression que les gens font des piles séparées pour les revues. Importante faille du système, les prospectus publicitaires sont jetés avec les moeru gomi, pas recyclés.
Dans l’immeuble, on salue dans les ascenseurs; lorsqu’on a un certain âge, on s’excuse même de sortir en premier, à son étage. Ma voisine me prévient quand la pluie menace et que j’ai oublié mon futon sur la rambarde ou le linge sur les tringles du balcon.
Guibourg Delamotte