Les Japonais redécouvrent leur cinéma

Depuis quelques années déjà, les cinéastes japonais bénéficient d’une cote de popularité élevée chez les critiques et les spectateurs occidentaux. Kitano Takeshi, Nakata Hideo pour ne citer que ceux-là figurent parmi les réalisateurs les plus prisés. Reconnus et récompensés dans les principaux festivals de cinéma de la planète (Venise, Cannes, Rotterdam, etc.), ils n’avaient pas jusqu’à présent rencontré le même enthousiasme dans leur pays où le public préférait les productions hollywoodiennes. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Pour 61 % des personnes interrogées par le mensuel Nikkei Entertainment, le cinéma japonais est devenu bien plus intéressant ces dernières années. Et parmi les indices d’un changement d’attitude à l’égard des productions locales, on peut citer le mensuel de cinéma Kono eiga ga sugoi ! qui propose une rubrique I love Nippon Eiga [J’aime le cinéma japonais]. Le temps des nanars en série n’est peut-être pas tout à fait révolu, mais de toute évidence, les Japonais sont sensibles à l’originalité et à la fraîcheur de la nouvelle génération parmi laquelle figurent Kurosawa Kiyoshi ou encore Sabu. Le succès de Sen to Chihiro no kamikakushi [Le Voyage de Chihiro], le dessin animé de Miyazaki Hayao qui a établi un nouveau record avec plus de 28 milliards de yens de recettes, a coincidé avec l’établissement d’un nouveau record de fréquentation des salles obscures. En 2001, les projections cinématographiques ont attiré plus de 165 millions de personnes, un chiffre qui n’avait pas été atteint depuis 1986. Ce résultat s’explique en grande partie par la richesse de la programmation proposée au public japonais, lequel a ainsi pu en apprécier le renouveau. Les thèmes abordés par les scénaristes et la façon dont ils ont été traités par les cinéastes ont contribué à aiguiser la curiosité des spectateurs, provoquant parfois des polémiques comme Battle Royale de Fukasaku Kinji dont le regard sur la violence a engendré de nombreuses réactions critiques. L’exploration de l’histoire récente du Japon au travers de films consacrés à la Faction armée rouge (Hikari no ame [Pluie de lumière] de Takahashi Banmei et Totsunyûseyo ! Asama Sanso jiken [A l’assaut ! L’affaire d’Asama Sanso] de Harada Masato) ou à celui portant sur l’enlèvement de Kim Dae-jong, l’actuel président sud-coréen, sur le territoire japonais par les services secrets sud-coréens en août 1973 (KT de Sakamoto Junji) constitue aussi un bon moyen d’attirer de plus en plus de Japonais dans les salles obscures de l’Archipel.
Devant l’enthousiasme rencontré par la nouvelle génération de réalisateurs et l’intérêt manifeste du public pour leurs œuvres, les grands studios étrangers ont décidé de les produire ou de les distribuer. Buena Vista International, filiale de Disney, s’est chargé de la distribution de Sen to Chihiro no kamikakushi tandis que Warner Bros, 20th Century Fox et Sony Pictures ont décidé de financer respectivement Tenshi no yaiba [La dent des anges] de Kanbara Hiroshi, Out de Hirayama Hideyuki et Umi wa miteita [J’ai vu la mer] de Kumai Kei sur un scénario de feu Kurosawa Akira. “Nous souhaitons faire du Japon un centre de production cinématographique”, expliquait, en avril dernier, Idei Nobuyuki, le patron de Sony propriétaire notamment de Columbia tandis que Furuzawa Toshio, chargé des relations avec la presse à la 20th Century Fox, rappelait que le studio américain “n’entendait plus seulement distribuer ses films au Japon mais il voulait aussi participer à la production de longs métrages locaux à partir du moment où les scénarios sont de qualité”. Pour sa part, Warner Bros a créé avec Nippon TV et Toshiba une société de production, Towâni, dont Tenshi no yaiba sera la seconde opération. Elle devrait aussi produire le prochain Kurosawa Kiyoshi avec Yakusho Kôji. La présence de Nippon TV dans le capital de Towâni n’est pas un hasard. Depuis quelques années, les chaînes de télévision japonaises s’investissent en effet beaucoup dans le 7e Art. Avec TBS, Nippon TV est la plus active du PAF japonais en matière de financement cinématographique. Misant dans un premier temps l’essentiel de leur argent dans l’adaptation de séries télévisées pour le grand écran, les chaînes entendent désormais mettre l’accent sur des œuvres originales. TBS a ainsi participé activement à la réalisation du film de Shiota Akihiko, Gaichû [Vermine], présenté à la Biennale de Venise et au Festival des trois continents de Nantes, ainsi qu’à celle de Drive, le nouveau film de Sabu, réalisateur très remarqué de Postman Blues en 1997. En mettant l’accent sur les jeunes metteurs en scène et de scénaristes, les chaînes de télévision assurent leurs arrières et participent à un mouvement en profondeur qui consiste à rajeunir l’ensemble de la filière cinématographique de la production à la distribution.
Le développement de maisons de production indépendantes au cours des dernières années va aussi dans ce sens. Amuse Pictures ou encore Asmik Ace en sont les meilleurs représentants. Leur objectif est de favoriser la création d’œuvres originales et de laisser libre court à la jeune génération. Mis sur pied par Amuse Pictures, Jam Films consiste à réunir les courts métrages de 7 réalisateurs parmi lesquels Iwai Junji et Iida Jôji. De son côté, Asmik Ace a participé à la production de Totsunyûseyo ! Asama Sanso jiken et a décidé de financer en partie Spy Sorge de Shinoda Masahiro, fresque historique portant sur les activités de Richard Sorge pendant la Seconde guerre mondiale. Installé à Tokyo, celui-ci renseignait les Soviétiques sur les activités stratégiques des Allemands. Considéré comme le film événement de 2003, Spy Sorge n’est pas un remake de Qui êtes-vous, Monsieur Sorge ? d’Yves Ciampi (1961) mais bel et bien un film original où “se mêlent le rêve et l’idéalisme”. Compte tenu de son thème, il est probable que ce long métrage intéressera des publics étrangers et si ce n’est pas le cas, des studios américains pourront entreprendre une nouvelle version. Il s’agit là d’une nouvelle tendance à Hollywood. Après avoir produit des films réalisés par des metteurs en scène japonais, les studios hollywoodiens se lancent désormais dans la reprise de scénarios déjà adaptés. C’est le cas notamment de Kairo de Kurosawa Kiyoshi dont le remake devrait être dirigé par Wes Craven, le spécialiste du film d’horreur (Scream) ou encore de Ring dont Gore Verbinski, à qui l’on doit Le Mexicain (2001), est le maître d’œuvre et qui sortira en France en février 2003. Deux autres films de Nakata Hideo connaîtront le même sort. Même si certains spécialistes considèrent ces reprises comme l’illustration des difficultés des films japonais à s’exporter, la plupart des observateurs estiment que l’intérêt d’Hollywood pour le cinéma nippon marque au contraire son extrême richesse. Après plusieurs années d’incertitude, le 7e Art japonais semble enfin sortir de l’ornière grâce à un renouvellement de ses cadres.
Claude Leblanc

Shinoda Masahiro (à droite) lors du tournage de Spy Sorge