PARASITES SOCIAUX

Murakami Ryu nous plonge dans l’univers mental d’un étrange personnage, assez antipathique sur le fond, mais touchant dans son désarroi. Uehara est un être foncièrement asocial. Sa haine d’autrui (une peur qui va se muer en mépris) s’exprime en premier lieu à l’égard de sa famille (qu’il rejette au point de changer de nom et de nier leur qualité de parents avant d’amorcer leur destruction physique en tuant son père). Ce jeune homme qui, à 14 ans, a refusé d’aller au collège, vit en reclus depuis 8 ans : il ne voit personne d’autre que sa mère, ne sort jamais sans elle, et occupe ses journées à des jeux vidéos. Persuadé de sa différence, il pense avoir été choisi par un parasite qui habitait son grand-père défunt. Il croit avoir senti un long ver pénétrer son corps par son oeil quand il a rendu visite à son grand-père mourant. Dans son désir de comprendre la nature de ce phénomène, il se tourne vers internet, désormais source de tous les savoirs. C’est tout le paradoxe du Net que d’être, par certains aspects aussi réducteur que la vidéo, puisqu’il cantonne l’individu à un face-à-face avec l’écran, tout en ouvrant un accès sur le monde. Le Net, champ de tous les possibles: on peut y trouver le meilleur comme le pire. C’est précisément le pire, qu’Uehara va y rencontrer. Ce premier pas est, du point de vue du développement de la personnalité de notre “héros”, positif ; il est le signe d’un besoin d’altérité et d’échange. Mais Uehara va tomber sur une organisation dont les membres cherchent à manipuler des individus fragiles comme lui. Quadragénaires désoeuvrés, ils persuadent Uehara que ce ver est le signe qu’il doit accomplir une mission : tuer. Ils se font les apôtres du meurtre gratuit et d’une sorte d’“esthétique” de la violence, discours qui, chez Uehara, touche une corde sensible.
Les échanges d’Uehara avec ces individus lui permettent de développer une réflexion autonome autour de ce projet qu’il fait sien et entreprend de réaliser. Il semble avoir enfin trouvé sa raison d’être et se sent animé d’un “flux” vital par la grâce du ver. Il va, en premier lieu, sortir seul. Bien que ce soit dans l’intention de commettre un meurtre, cette démarche le conduit à rencontrer une vieille femme en face de qui il se trouve désarmé parce qu’elle le prend pour son fils disparu pendant la guerre. Il va cependant tirer les mauvaises conclusions de cette rencontre: il la prend pour un messie chargé de lui transmettre de “vraies” valeurs, guerrières. Son mode de relation avec autrui est celui de la violence, verbale et intériorisée, ou physique et silencieuse. Il cherche essentiellement à plaire en tuant et pense acquérir par ce biais les moyens d’impressionner favorablement certaines jeunes femmes qui ont croisé sa vie (ses quatre victimes sont toutes des hommes).
Cet ouvrage est celui d’un grand écrivain qui, comme son personnage, rejette la médiocrité et veut nous encourager à prendre nos destins en main, à ne pas vivre en automates. Toutefois, son discours souffre d’une ambiguïté : son apologie humaniste de la quête de soi prend la forme d’un hymne à la violence et de la mise à néant d’autrui. Comme l’indique l’auteur en fin d’ouvrage, son intention est de transmettre ce message d’espoir, que même les plus démunis intellectuellement peuvent donner un sens à leur vie. Mais tous les espoirs sont-ils permis? Toutes les raisons de vivre se valent-elles ? Il n’en demeure pas moins que l’auteur, fasciné par le crime dénué de mobile, cherche à exorciser la mort en la décrivant en termes crus ; ce faisant, il nous encourage à la dépasser. En donnant à son héros l’outrecuidance de juger ses prochains, il entend sanctifier la vie et signifier que chaque décision doit être réfléchie. Le message est clair: il nous faut faire abstraction de l’obsédante brièveté de la vie, pour bâtir une existence pleine de sens. Message plein d’espoir s’il en est.
Guibourg Delamotte





Parasites
MURAKAMI Ryû
Trad. Sylvain Cardonnel
Ed. Philippe Picquier
20€, 2002.

 

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