LES COURTISANES DE YOSHIWARA


“Entre le Japon / et le paradis, il n’est / que peu de distance”. La Digue du Japon, le long du canal de San’ya, menait autrefois à Yoshiwara, le quartier des plaisirs de l’ancienne Tokyo.

Les éditions Philippe Picquier nous proposent un extraordinaire guide de ce quartier à l’ère Edo (1603 – 1868), époque de la splendeur des courtisanes. Ce répertoire des pratiques qui entouraient les courtisanes a été rédigé à partir d’extraits de chroniques et d’épigrammes satiriques, les senryû, genre en vogue au 18ème siècle, qui servent de support aux commentaires avertis de Jean Cholley.
Grâce à ce professeur de l’Université de Lyon, le lecteur fait une incursion dans une strate sociale et dans un lieu, où confluaient les sphères privées et publiques de la vie des hommes japonais de la période qui a précédé l’ouverture du Japon à l’Occident. Le commerçant y tissait son réseau de relations. On y parlait affaires dans un cadre raffiné. Toutefois, la plupart du temps, les hommes qui se rendaient à Yoshiwara le faisaient en cachette et prétextaient un enterrement ou un cours de calligraphie pour s’éloigner du domicile conjugal. Loin d’être dupes, les épouses, qui pouvaient être répudiées unilatéralement, se résignaient souvent aux absences de leurs conjoints.
Les bordels de Yoshiwara étaient également fréquentés par des moines qui, pour pénétrer dans l’enceinte du « paradis » se faisaient passer pour des médecins, dont la tenue vestimentaire était proche de la leur. Et Jean Chollet décrypte pour nous les significations cachées des senryû qui décrivent les taquineries infligées à ces moines “coupables”, faciles à démasquer par leur manière de s’exprimer.
Un mythe tombe à la lecture de ce livre. La prostitution, très réglementée, était strictement interdite aux geishas qui chantaient, jouaient de la musique et dansaient, et s’en tenaient à ces services. Les courtisanes “haut-de-gamme” maîtrisaient le chant, la musique instrumentale, l’arrangement floral, la cérémonie du thé, la littérature classique chinoise et japonaise, ce qui faisait d’elles des “femmes des arts” également, mais la confusion, fréquente en Occident, entre ces deux types de pensionnaires, est sans fondement.
M. Cholley aborde ce milieu qu’on appelait “le monde flottant” de manière objective. S’il ne précise pas quelle “formation” était suivie par les courtisanes (ce qui aurait donné à son livre un tour trop audacieux), il décrit leur provenance (généralement des enfants de familles paysannes criblées de dettes, enlevées ou achetées par des intermédiaires) et les catégories dans lesquelles on les classait suivant leur raffinement et leurs tarifs. Il détaille la manière dont s’achevait leur service à la fin de leur 28ème année (parfois, le double suicide avec leur amant de coeur ; fréquemment une carrière de matronne ; souvent, le mariage et, dans ce cas, une adaptation difficile à la vie civile). On apprend encore qui étaient leurs clients et le rituel en trois étapes qui présidait à la “fréquentation” d’une courtisane de haut rang.
Ce livre transporte dans un monde révolu. On se délecte des détails donnés sur les maisons de thé qui fournissaient d’appréciables services (leur personnel s’efforçait de mettre le client en condition et le préparait à la dépense ; mais on y trouvait par exemple des perruques, car le client « infidèle » à sa courtisane en titre pouvait être sanctionné par cette dernière qui lui coupait son chignon). On s’amuse des évocations parfois crues de moeurs qui ne sont plus. Jean Cholley trouve là le parfait équilibre entre érudition et didactisme.
Guibourg Delamotte






Courtisanes du Japon
Textes traduits du japonais et présentés par Jean Cholley,
éd. Philippe Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, 203 p., 209