Pleins feux sur Imamura Shohei

A 75 ans, Imamura Shôhei reste l’un des cinéastes japonais les plus jeunes qui tournent encore, avec Oshima Nagisa. Son dernier film en date, De l’eau tiède sous un pont rouge (akai hashi no shita no nurui mizu), présenté à Cannes, et inexplicablement non primé, alors qu’il vaut largement L’anguille / unagi, palme d’or 1997, a largement dominé une sélection japonaise pléthorique et inégale (Cf OVNI N°487).
Adapté d’un roman de Yo Henmi, le film recoupe en tous points les thèmes récurrents d’Imamura: primauté du sexe sur toute autre activité humaine (on s’en serait douté!), rôle primordial d’une femme énergique (à nouveau interprétée par Shimizu Misa, l’héroïne de L’anguille), qui abreuve littéralement les appétits sexuels d’un homme arrivé par hasard dans sa maison, près du “pont rouge” – le toujours merveilleux Yakusho Koji, décidément inépuisable. La nouveauté est que la femme est ici véritable source de vie, libérant les eaux du désir qui vont aller irriguer ruisseaux et rivières alentour. On baigne complètement dans le liquide amniotique, ainsi que nous le montre un plan embryonnaire de l’homme, assez naïf, an centre d’effets spéciaux un peu flous… De l’eau tiède… est une ballade fabuleuse (au sens de “fable”) et jubilatoire qui nous emmène au cœur du Japon profond, dans un petit port de pêche, à l’écart des grands courants et des grandes villes, qu’Imamura a toujours détesté. Y coexistent de façon inattendue Saeko, la femme qui perd ses eaux, Yosuke, son amant toujours prêt à ces débordements, Mitsu, la grand-mère poétesse (Baisho Mitsuko, curieusement vieillie), des pêcheurs réglementaires, un marathonien noir qui court toujours (humour décalé garanti!), et divers personnages entrant et sortant du récit, jusqu’au yakuza final à la veste kitsch, un peu comme à la fin de L’Anguille. Sans compter un flash-back surprenant, où Saeko assiste impuissante à la noyade de sa mère chamane…
Imamura opère donc réellement un “retour aux sources”, toujours passionné par ses légendaires personnages de “femmes fortes”: “D’où vient que ces femmes soient si fortes? Est-ce grâce à leur nature particulière? J’aime penser plutôt qu’elles usent alors d’une extraordianire puissance de refus de ce qu’elles ne peuvent accepter, tout en le subissant”, déclare le cinéaste, bien plus “féministe” que certaines professionnelles du féminisme!
Si vous voulez replacer le film dans le contexte de l’œuvre d’Imamura, rien de plus facile: il suffit de suivre la rétrospective de l’auteur organisée par la Cinémathèque Française (au Palais de Chaillot), du 31 octobre au 30 novembre, à l’occasion de la sortie de son dernier opus. Un choc vital, et nécessaire, pour ceux qui ne connaîtraient pas toute son œuvre.
Entre-temps, vous aurez peut-être découvert le “nec plus ultra” nippon du “real cinema” (cousin de la “real TV”), j’ai nommé Battle Royale (“), de Fukasaku Kinji (2000), cinéaste prolifique sur lequel Rotterdam et ensuite l’Etrange Festival de Paris ont braqué leurs projecteurs ces derniers mois. Film-scandale au Japon, qui a déchaîné la vindicte du Ministère de l’Education, Battle Royale est une sorte de “Loft Story” (nous y revoilà) ultra-violent, où des étudiants prisonniers d’une île déserte doivent s’éliminer les uns les autres par tous les moyens, afin de survivre pendant trois jours. Tout cela sous le regard de serpent froid du “professeur Kitano”, interprété par, devinez qui, Beat Takeshi lui-même… Très “manga”, très violent, parfois drôle, souvent répétitif, Battle Royale, adapté par Fukasaku Kenta (le fils, qui voulait d’abord réaliser le film) d’un roman de Takami Hiroharu, est un “divertissement” très contemporain, politiquement incorrect, illustrant à sa façon les problèmes de violence adolescentes de l’Archipel, qui provoquera des “réactions diverses”, selon vos tendances.
Enfin (ouf!), signalons la reprise récente de Princesse Mononoke, par Gaumont Buena Vista, qui nous donne aussi l’occasion de voir “les premières images” du nouveau Miyazaki Hayao, Le voyage de Chihiro (sen to chihiro no kamikakushi), qui a fait un malheur au Japon , avec plus de 18 millions d’entrées en salles (avant la Vidéo et le DVD!). Sans parler de la sortie tardive de Goshu le violoncelliste (1981), de Takahata Isao, dans la foulée de la mode “animé”. Et, pour les câblés, la programmation de “l’intégrale Baby Cart” (Kozure Ookami) (six films), sur Ciné-Classics en novembre. A vos cassettes! En attendant la prochaine vague nippone. Laissez-nous souffler!
Sore ja mata,
Max Tessier

De l’eau tiède sous un pont rouge de Imamura Shôhei

SORTIES:
– 21 Novembre: Battle Royale, de Fukasaku Kinji, avec Kitano Takeshi, Fujiwara Tatsuya, Maeda Aki.1h53.
– 28 Novembre: De l’eau tiède sous un pont rouge (akai hashi no shita no nurui mizu), de Imamura Shôhei, avec Yakusho Kôji, Shimizu Misa, Baisho Mitsuko.1h59.
Et rétrospective Imamura à la Cinémathèque Française (Chaillot), du 31 octobre au 3O novembre (22 films réalisés par Imamura Shôhei) plus deux films dont il est scénariste, un dont il est producteur.
– 5 Décembre: Goshu le violoncelliste, de Takahata Isao (1981), 63 ‘.VF.
– Reprise de Princesse Mononoke, de Miyazaki Hayao, depuis le 24 ocotobre (avec extraits du Voyage de Chihiro).
– A la télévision: intégrale Baby Cart (6 films) sur Ciné-Classics, en novembre.