Politique : Quand le dragon chinois effraie le poisson-chat japonais

En décembre 2000, l’Asahi Shimbun publiait les résultats d’une enquête d’opinion menée au Japon, en Corée du Sud, en Chine et aux Etats-Unis. Le sondage portait sur l’avenir de l’Asie et sur les relations entre les différents pays concernés. Parmi les questions abordées, il y en avait deux particulièrement intéressantes et révélatrices de l’état d’esprit qui règne aujourd’hui en Asie et des difficultés auxquelles le Japon sera confronté dans les années à venir au niveau de sa politique extérieure. Dans chacun des Etats où le sondage a été réalisé, il a été demandé quel serait le pays le plus influent en Asie dans 10 ans. Les Japonais, les Sud-Coréens et les Chinois ont tous placé la Chine au premier rang, ce qui n’est pas en soi une surprise. C’est la réponse de l’opinion publique chinoise qui mérite d’être soulignée, puisque 73 % des personnes interrogées ont placé leur propre pays en tête du classement. Depuis la fin de la guerre froide, les responsables politiques japonais ont multiplié les initiatives pour sortir de leur longue hibernation diplomatique, même si celles-ci ont souvent été désordonnées et hésitantes en raison notamment des liens particuliers que Tokyo entretient avec Washington. En effet, l’Archipel s’est toujours aligné sur les Etats-Unis, et a eu beaucoup de mal à définir quels étaient ses intérêts nationaux en dehors de ceux défendus par ses alliés d’outre-Pacifique. Le désengagement relatif de Washington dans les affaires asiatiques a conduit les responsables politiques japonais à tenter d’imaginer ce que pourrait être l’Asie et le rôle que le Japon y jouerait. On a ainsi vu au cours des dix dernières années l’apparition de divers projets de coopération régionale, soulignant le recentrage asiatique (Datsubei Nyûa) de la politique étrangère nippone.
Si la plupart des pays de la région se montrent favorables à cet engagement japonais comme l’a prouvé l’accord en décembre 2000 portant sur l’organisation d’un sommet annuel des dirigeants asiatiques et sur la création d’un panier de monnaies, la Chine a posé son veto à la création d’une monnaie commune dont le yen serait la base. Pour le gouvernement chinois, il n’est pas tolérable que le Japon puisse être le patron en Asie alors qu’il est en perte de vitesse sur le plan économique et que, sur le plan historique, une grande partie de l’Asie (à l’exception de l’empire du Soleil Levant) était sous influence chinoise. Conscients des réticences de Pékin et souffrant d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de ses voisins en raison notamment de son passé répréhensible sur le continent pendant le second conflit mondial, le Japon a toujours fait le dos rond face aux Chinois toujours prompts à brandir la menace du nationalisme nippon en cas de besoin. C’est à partir du milieu des années 1990 que le discours néo-nationaliste chinois a connu un véritable renouveau. Dans les librairies locales, on a vu apparaître des ouvrages dont certains comme Bainian zhi di (L’Ennemi de 100 ans) visaient directement le Japon. Dans ce dernier, on affirmait que l’invasion japonaise en Chine avait retardé la modernisation du pays. La radicalisation de l’attitude chinoise à l’égard du Japon explique en partie l’évolution du sentiment de défiance des Japonais vis-à-vis de la Chine. Parallèlement à l’expression de réserves de la part de l’opinion publique nippone, des écrivains, des journalistes et des intellectuels ont multiplié les contributions pour mettre en garde le pays face à la montée en puissance de l’Empire du Milieu. Les difficultés économiques du Japon favorisent la diffusion d’un tel discours qui parfois dérape. La mise en cause régulière dans la presse d’immigrés chinois impliqués dans des affaires criminelles alimente le discours raciste d’un Ishihara Shintarô, l’actuel gouverneur de Tokyo. Le malaise entre les Chinois et les Japonais est également visible au niveau économique, les Japonais supportant de moins en moins l’idée que la Chine puisse continuer à bénéficier longtemps d’un excédent commercial aussi important qu’aujourd’hui. La multiplication des sources de conflits avec Pékin en dit long sur le changement de comportement du Japon. Si en façade chacune des deux parties tente de minimiser la portée des divergences, il est évident que le malaise est profond. Cela ne manque pas d’ailleurs d’inquiéter certains spécialistes japonais. En mars 2001, la revue Sekai consacrait un très long dossier notamment à la crainte suscitée par “la puissance chinoise”. L’une des raisons invoquées par le mensuel pour expliquer la dégradation des rapports sino-japonais concerne la faiblesse de la recherche japonaise sur la Chine, incapable d’apporter un éclairage objectif sur l’Empire du Milieu afin d’éviter qu’il ne devienne le bouc émissaire de tous les maux japonais.
Dans sa livraison du 15 octobre, l’hebdomadaire appartenant au puissant groupe Nikkei, Nikkei Business, proposait un dossier soulignant la force industrielle de la Chine face à une industrie japonaise sur le déclin. La couverture du magazine ne souffrait d’ailleurs d’aucune ambiguïté puisqu’on y voyait le dragon chinois au-dessus d’une mer déchaînée et d’un paquebot symbolisant le Japon en train de couler. La montée en puissance de la Chine devient donc une préoccupation générale dans l’Archipel. Il ne manquerait plus que l’équipe de Chine batte le Japon lors de la prochaine Coupe du Monde pour que la domination chinoise soit totale et symboliquement plus forte.

Claude Leblanc