PEARL HARBOR: GENTIL INDIVIDUALISME AMERICAIN CONTRE FROIDE DETERMINATION JAPONAISE.

Il n’est pas dans mes habitudes de rendre compte ici des films américains, mais Pearl Harbor est un cas suffisamment à part pour qu’on s’y attarde un peu. La méga-production de Touchstone Pictures (alias Walt Disney Prod.), réalisée par Michael Bay (Armageddon), pour spectaculaire qu’elle soit, n’excuse pas tout. Ce n’est pourtant pas la première fois que le cinéma américain évoque le jour fatidique du 7 décembre 1941, lorsque l’armée impériale nippone attaqua par surprise la base hawaïenne de Pearl Harbor, détruisant l’essentiel de la flotte US du Pacifique, afin de s’assurer la maîtrise de l’océan du même nom. On se souvient entre autres du fameux Tant qu’il y aura des hommes (From here to eternity, de Fred Zinneman, 1953), situé juste avant l’attaque, et surtout de la première tentative de co-production nippo-américaine en 1970, Tora, Tora, Tora!, co-dirigé par Richard Fleischer, Masuda Toshio et Fukasaku Kinji, après que Kurosawa ait déclaré forfait. Certes, ce n’était pas un chef d’oeuvre, mais on y décelait au moins une volonté de présenter cet évènement fatal sur un ton dépassionné, et avec un minimum de sérieux dans l’approche historique.
Dans Pearl Harbor, tout est soumis à une vision par le petit bout de la lorgnette, à l’usage du teen-ager américain moyennement ignare, afin de lui rappeler la vie ô! combien idyllique des beaux marines et des joyeuses infirmières dans le paradis hawaïen. Pendant près d’une heure trente (soit la moitié du film!), le réalisateur nous raconte avant toute chose l’histoire d’amour entre deux copains pilotes, Rafe (joué par Ben Affleck, l’idole des jeunes américains) et Danny, et une belle infirmière hésitant entre les deux. De temps à autre, une scène “historique” (sic) nous rappelle que “quelque chose” se prépare, qui va terriblement troubler les amours shakespeariens de cet interminable soap-opera, aggravé par la musique sirupeuse de Hans Zimmer. Soit le Haut Commandement américain (ou un Roosevelt plus vrai que nature en chaise roulante), qui se doute de la traîtrise à venir, soit l’Etat Major japonais, hiératique et froid, qui, tout naturellement, se réunit en plein air, devant des petites filles jouant au cerf volant à quelques mètres de là (on croit rêver). En bref, on est soulagés, lorsque les Japonais attaquent enfin, et que l’on peut oublier, momentanément, le véritable centre d’interêt du film, à savoir “Qui va épouser la belle Evelyn?”. Pour un peu, on se croirait dans Loft Story. Bien sûr, la destruction de la Flotte US est hyper-réaliste et spectaculaire, budget de 140 millions de dollars oblige. Mais, passé ce morceau de bravoure, qui justifie le titre, le pire est à venir, avec le fameux raid des bombardiers US en 1942 sur Tokyo (où l’on a le temps de voir un plan d’un temple de… Kyoto avec dames en kimono, entre deux largages de bombes!). Abattus en Chine, les pilotes américains, à peine blessés dans leurs B52 en ruines, arrivent cependant à tuer à peu près tous les Japonais qui les encerclent…. Tout est de la même eau, ou presque.
Même si le film n’affiche pas ouvertement un ton anti-japonais-raciste (le temps efface tout, et le Japon est l’allié des USA aujourd’hui), il transforme toutefois la défaite amère en levier pour la victoire finale: “J’ai peur que nous ayons réveillé un géant endormi”, dit solennellement l’amiral Yamamoto après l’attaque. En fait, la véritable “morale” du film est plutôt: “Ces enfoirés de Japonais ont dérangé la vie amoureuse de nos GIs, ils méritent donc une bonne leçon!”. Voilà comment on réécrit l’Histoire à l’usage de la génération Big Brother ou Loft Story, sur fond de patriotisme sexuel triomphant.
Entaché d’erreurs historiques, déséquilibré dans sa narration à double vitesse (alors que son modèle, “Titanic” avait réussi à mêler habilement love-story et film-catastrophe), Pearl Harbor a tout de même été fraîchement accueilli par la critique américaine, notamment par le New York Times, qui paraphrase la fameuse citation de Churchill, en écrivant: “Jamais tant de gens auront autant dépensé pour si peu!” (Cf Libération du 06/06/01). Il parait que le public japonais aura droit à une version très légèrement édulcorée du film, gommant ce qui pouvait être “insultant”. Mais gageons qu’il aura droit aussi à l’intégralité de la romance à l’eau de rose qui enrobe le film d’une épaisse nappe de sucre candy. Plutôt indigeste pour tout le monde (sauf pour les ados américains?).
Sore ja, mata,
Max Tessier.

PEARL HARBOR, film américain de Michael Bay, avec Ben Affleck (3 heures). Sortie le 6 juin en France.