Urbanisme

L’ARCHIPEL ACCAPARÉ

À la fin des années 1980, la spéculation foncière est à son comble au Japon. Les prix des terrains connaissent une hausse extraordinaire, surtout aux abords des grandes agglomérations. Un exemple frappant: en 1988, en théorie, «si l’on vendait tous les terrains de Tôkyô, on pourrait acheter tout le territoire des États-Unis!». Mais cette bulle spéculative se dégonfle dès le début de la décennie 1990. Le marché foncier se détériore alors brutalement, conséquence de la régression de l’industrie financière, et prélude aux scandales de faillites qui vont affecter l’ensemble du secteur financier de l’archipel à partir de 1995. C’est à ce sujet que s’attache L’archipel accaparé, ouvrage collectif né de la collaboration de spécialistes français et japonais du champ de l’urbain, de l’économie et du droit. L’analyse proposée est essentiellement structurelle et cherche à mettre en lumière la question de la propriété du sol en puisant ses éléments de réponse dans l’histoire moderne de l’organisation sociale et spatiale du Japon.
La première partie du livre, «Situations», est captivante. Elle fournit des indications préliminaires indispensables qui situent la question foncière au Japon et dans le monde, ainsi que des données historico-géographiques sur le territoire japonais. L’ensemble des facteurs économiques, politiques et sociaux qui ont précédé la bulle foncière sont ainsi passés en revue, avec par exemple la vague de néo-libéralisme de la fin des années 1970 ou encore les conséquences pour le Japon des accords du Plaza (internationalisation et réévaluation du yen, relocalisations industrielles, etc.) conclus par le groupement des pays industrialisés le 22 septembre 1985. Vient ensuite un examen approfondi de la libéralisation de la finance japonaise et de la spéculation foncière qui s’ensuivit, de l’effondrement des prix des terrains et des faillites, puis du Japon face à la crise asiatique.
La seconde partie, intitulée «Une évolution: propriétaires et propriétés», analyse d’une part les relations à la terre et à la propriété, par l’intéressante mise en parallèle de l’histoire du patrimoine foncier de la Maison impériale (l’un des plus grands propriétaires terriens du Japon) avec celui d’une famille anonyme n’appartenant pas à la classe aisée, et d’autre part «l’expropriation à la japonaise», avec les cas notoires de Rokkasho-mura, village où fut construit le premier centre de retraitement de déchets nucléaires, et de l’aéroport de Narita (en chantier depuis 30 ans), qui font deux chapitres tout simplement passionants.
La troisième partie enfin, «Urbanisme: rouages et acteurs», attire l’attention sur la nécessité de considérer les relations entre la question foncière et l’urbanisation, avec notamment des études sur la réglementation de l’utilisation des sols et les phases de l’extension des zones urbaines, sur les rôles des grandes entreprises de construction et la promotion immobilière, ou encore sur le remembrement foncier.
Aucun ouvrage de synthèse en français sur la question foncière au Japon n’ayant encore vu le jour, on ne pourra que se féliciter de la parution de ce livre de référence, qui tombe à point en apportant une contribution d’une grande richesse sur la question. L’un de ses grands mérites est certainement de confronter et de multiplier les angles d’approche. L’exposé est parfois dense, mais très efficace, vivant et clair, et l’on appréciera les «actualisations» sous la forme de post-scriptum ajoutés à la fin des chapitres écrits au début des années 1990, ainsi que la présence d’un index-lexique comportant les transcriptions en caractères chinois de termes japonais.

Clément Bonnier



L’archipel accaparé
La question foncière au Japon

sous la direction de
Marc Bourdier et Philippe Pelletier
Éditions de l’École de Hautes Études en Sciences Sociales,
Paris, novembre 2000,
310 p., 150 frs.



LEARNING FROM 3 TÔKYÔ STATIONS 1997-2000

La concentration mégalopolitaine à Tôkyô a favorisé un formidable développement de l’infrastructure ferroviaire, et le train (réparti sur double réseau de métros souterrains et de trains de surface) fait partie intégrante de la vie quotidienne de la plupart des habitants de la capitale. Le spectacle du mouvement de ces trains, admirablement fréquents et ponctuels, tout comme le grouillement des voyageurs, est parfois stupéfiant. On comprendra donc aisément que les grandes gares et les grands échangeurs tirent parti de ce mouvement incessant et qu’ils intègrent une grande diversité de ressources (restaurants, grands magasins, vastes librairies, galeries d’exposition, équipements sportifs, banques, etc.), qui participent à leur dynamique.
Corinne TIRY, architecte qui a effectué plusieurs séjours d’étude au Japon, a entrepris d’analyser les plus typiques de ces mégastructures: les gares centrales d’Ikebukuro, de Shinjuku et de Shibuya sur la ligne Yamanote, gares qui accueillent plus de 4 millions de passagers par jour. Elle nous montre que ces bâtiments multifonctionnels, ou plus exactement ces «bâtiments-gares» (ekibiru), qui sont sans qualité architecturale apparente, sont des enchevêtrements de réseaux sur différents niveaux qui organisent les paysages urbains de leurs quartiers.
L’idée de réaliser et de présenter cette étude sur un support comme le CD-ROM est très originale et se révèle assurément bien adaptée. On y explore un univers visuel mais aussi dynamique et sonore dans lequel les bâtiments sont en trois dimensions. L’interface, au mode de fonctionnement très simple (il suffit juste de pointer et de cliquer), nous propose trois activités différentes: Parcours architectural, Parcours urbain et Voyage. Le Parcours architectural conduit à la découverte des contenus (espaces ferroviaires et extra-ferroviaires) et des enveloppes (façades actives et passives, entités commerciales) des trois gares. Le Parcours urbain (décomposition, simulation urbaine, polarisation programmatique, etc.) est idéal pour comprendre leurs ramifications et pour observer la forte influence qu’elles exercent sur leur environnement proche. Et dans Voyage , il nous est proposé de monter dans le train pour parcourir la ligne Yamanote sur le trajet entre Ikebukuro, Shinjuku et Shibuya sous la forme de scènes filmées au format QuickTime (on s’y croirait!), ainsi que de regarder et d’écouter des interviews de Japonais qui répondent à des questions d’ordre divers sur ces vastes échangeurs.
À n’en pas douter, de nombreuses heures de travail ont été investies dans la création de ce CD-ROM, car la qualité de la réalisation, notamment des documents graphiques, est de toute beauté. Nous espérons que sa version définitive verra rapidement le jour, celle qui nous a été confiée étant – malheureusement – encore en phase de développement, et qu’elle sera accessible à un large public. Signalons méanmoins qu’il est possible de consulter le CD-ROM à Espace Japon et de voir certains extraits sur internet
(http://tenplusone.inax.co.jp/index.html).

Clément Bonnier


Le trajet en séquences filmées


LEARNING FROM 3 TÔKYÔ STATIONS 1997-2000
CD-ROM (Macintosh/PC) conçu par Corinne TIRY