Eureka, un “road-movie” d’exception

Au festival de Cannes, cette année, un film japonais a créé la surprise, aux côtés du trop attendu Gohatto (Tabou) d’Oshima: Eureka, d’Aoyama Shinji, est un road-movie ultra-personnel, et qui prend son temps. Soit 3h37’ pour raconter l’histoire mi-réaliste, mi-symbolique de la destruction, puis de la résurrection d’un homme et de deux enfants, en cinémascope et noir et blanc .
Produit par Sento Takenori, jeune producteur ambitieux, à qui on doit déjà Moe no Suzaku, de Kawase Naomi (Caméra d’or à Cannes 97), et l’insolite M/other, de Suwa Nobuhiro (1999), mais aussi le récent Gojoe, d’Ishii Sogo, Eureka est en somme au cinéma japonais actuel ce que fut Au fil du temps, de Wim Wenders, dans le cinéma allemand des années 1970:un road-movie qui dépasse le genre par ses ambitions et l’ampleur de sa vision. Outre l’histoire d’un chauffeur de bus, Sawai Makoto (Yakusho Koji, qui est remarquable), victime et témoin d’un “bus-jack” sanglant, qui sort de son traumatisme avec deux enfants survivants, le film se veut aussi le portrait d’un certain Japon des années 1990. “C’est à la fois réel et imaginaire”, dit Aoyama (36 ans). “Dans les années 90, le Japon a connu beaucoup de remous et de catastrophes, comme le tremblement de terre de Kobe, ou les attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo. J’ai donc inventé un fait-divers plutôt symbolique, comme ce hold-up et la prise d’otages du bus, afin d’exprimer les angoisses de cette période” (1).
En fait, tout se résoud par la mise en scène, tout en plans séquences fondus dans une durée psychologique: “En vérité, le point de départ est plutôt formel, c’est le format Scope noir et blanc et la mise en scène qui déterminent ce qui se passe”, poursuit-il. Et il ajoute que “le chiffre 4 a une certaine importance dans le film: c’est un chiffre qui dirige le destin, en tout cas dans la première partie. Mais vous devez savoir qu’en japonais, 4 se prononce “shi”, qui signifie aussi “la mort” dans une autre lecture. D’autre part, le chiffre 4 se rapporte à la famille traditionnelle (deux parents + deux enfants), mais, au cours des deux dernières décennies, cette famille s’est plutôt désagrégée, et ce chiffre “idéal” ne lui correspond plus”.
Si la première partie du film est assez spectaculaire, avec le hold-up, la seconde raconte plutôt la reconsitution d’une famille “autre” entre le chauffeur, les deux enfants atteints d’aphasie, et leur cousin Akihiko (Saito Yoichiro), tandis que se greffe une autre histoire, celle d’un tueur en série qui pourrait être Sawai… Entre la vie et la mort, c’est un nouveau départ sur les routes de Kyushu (où est né Aoyama), filmé magistralement par l’opérateur Tamura Masaki (qui avait déjà travaillé avec Yanagimachi, Itami Juzo, Kawase Naomi, et Suwa) jusqu’à la liberté finale reconquise par la parole.
Film à la fois sensitif et intellectuel, dirigé par un metteur en scène cinéphile, dont les citations vont de Wenders à John Ford, Eureka est le sixième film d’Aoyama (après Helpless, Chimpira et An obsession, entre autres), mais c’est le premier qui lui permet d’accéder, après son collègue Kurosawa Kiyoshi, à une audience internationale, et grâce aussi à la performance des acteurs, Yakusho en tête.
A noter que sa durée est malgré tout inférieure à l’original (4h30!), sous la pression du producteur Sento, qui n’est tout de même pas suicidaire. A vous donc de vous faire une idée en vous “installant” dans ce film en tous points exceptionnel…
Sore ja mata!

Max Tessier

(1) Lire aussi l’encadré de Philippe Pons dans Le Monde du 5 mai 2000: “Ces faits divers où le Japon découvre une jeunesse qui l’inquiète”.

Eureka, d’Aoyama Shinji (3h37), avec Yakusho Koji, Kokusho Sayuri, Saito Yoichiro, Miyazaki Aoi et Masaru (les enfants).