Journal du Dehors – Made in Japan (4)

Dans ce journal collectif, Muriel Jolivet a mis à contribution ses étudiant(e)s de 4ème année en leur demandant de lui ramener des faits divers observés au quotidien à Tokyo, glanés dans les métros, les gares et les magasins. “Tout ce qui est noté a été vu, même si l’interprétation qui en est faite est forcément teintée de subjectivité… ces instantanés font partie de l’histoire d’une ville, d’une personne, d’une époque, d’un moment…


”Longue vie à Ono Kazuo

A 94 ans, Ono Kazuo, un des grands noms du Buto*, continue à se produire sur scène. Tout en ondulations et en mains, il a une présence à vous couper le souffle. Très vite, on ne voit plus que ses mains immenses, belles, expressives, qui complètent si bien son merveilleux visage qui véhicule l’expérience de près d’un siècle…
Son regard est vif, perçant et espiègle, comme celui d’un petit garçon prêt à tout pour vous amuser et vous surprendre. “Je suis originaire du Hokkaido”, lance-t-il brusquement. “Là où il y a des ours et des saumons. Ce chapeau que je porte m’inspire et me donne envie de me transformer en saumon…”
Le voilà qui nage dans la mer où il nous invite à plonger. Epicurien, ce saumon ondule en suivant le courant qui lui donne visiblement des sensations plutôt agréables. Entouré de jeunettes qui figurent les algues et qui sont plus belles les unes que les autres, on ne remarque que lui qui nage maintenant à contre courant. Il s’en donne à cœur joie, heureux comme un poisson dans l’eau, c’est le cas de le dire.
Son fils Yoshito – un jeune homme de soixante-dix ans – surveille du coin de l’œil ce nonagénaire qui est un vrai trésor national vivant. Impossible de l’arrêter, en dépit des messages télépathiques du fiston qui essaye de lui faire savoir qu’il s’est assez dépensé comme ça. Non seulement il oublie qu’il n’a plus vingt ans, mais on l’oublie avec lui. Quand il sort de sa transe de jeune saumon, on n’en revient pas de voir qu’il peine un peu à marcher. Les bouquets de fleurs qu’on lui apporte illuminent son visage. Pétillant, il se remet à danser. Un ange passe. La salle est hypnotisée par son charisme, la luminosité de son aura. Le fiston s’agite un peu. “A ton âge, tout de même”… Comme pour le narguer, il continue de plus belle. Plus moyen de l’arrêter…
Son exploit a de quoi rassurer les démographes qui s’inquiètent de voir vieillir le Japon.
Muriel Jolivet 27/4/2000

L’art de baigner dans l’amae (2)

A Tokyo, les magasins sont ouverts 24 heures sur 24 et la plupart des gens sont équipés de portables ou d’ordinateurs.
Il est jusqu’au métro qui fait tout pour rendre au voyageur le parcours le plus agréable possible. A chaque station, on nous annonce le nom de l’arrêt suivant. Les jours de pluie, on nous rappelle de ne pas oublier notre parapluie. En hiver, on est bien chauffé; en été, la climatisation permet de bien récupérer…
On peut se demander néanmoins qui écoute ces annonces. Et puis les wagons ont tendance à être surchauffés en hiver et devenir des chambres froides en été…
Le problème dirait le psychiatre Saitô Satoru, c’est que la société vous «materne» tellement, qu’on en perd tout esprit d’initiative et qu’on se laisse prendre en charge sans réfléchir davantage.
A quoi bon, puisqu’on le fait à notre place… On en est même arrivé à un point de non retour où il faut tout verbaliser tellement les usagers ont perdu l’habitude de penser. On conseille par exemple à l’aimable clientèle de céder sa place aux personnes âgées et de ne pas écarter les jambes pour que plus de monde puisse s’asseoir… Conditionnement en douceur, mais conditionnement tout de même.
Takahata Fumi et Muriel Jolivet

(1) Forme de danse stylisée avant-gardiste qui remonte aux années soixante et qui accorde une grande part à l’improvisation. Il s’agit d’un genre unique au monde qui a emprunté au théâtre No, au Buyo (la danse japonaise traditionnelle) et peut-être même à la pantomime.

2) Mot rendu populaire par le psychiâtre Doi Takeo, après la parution de son livre “Amae no kôzô”, paru en français sous le titre “Le jeu de l’indulgence” Ed L’Asiathèque.

Place aux vieux!
A la station de Nakano, un homme grisonnant est monté dans le train en criant «Debout!» à un monsieur en complet gris qui était tranquillement assis sur la banquette réservée aux personnes âgées. Obéissant à l’ordre reçu, il lui a cédé sa place sans broncher. L’autre s’est assis sans un mot de remerciement. Peu après, celui qui s’était levé s’est penché vers l’autre pour lui demander doucement: «Excusez-mon indiscrétion, mais pourriez-vous me dire votre âge, si toutefois cela ne vous dérange pas?» Surpris, il a baragouiné: «J’ai 64 ans…» l’air de dire «et alors?» Celui qui était debout a renchéri: «Ah bon! Moi, j’ai 76 ans. Je suis toujours flatté de paraître moins que mon âge…»
Le plus jeune a rougi de honte avant de se fondre dans la foule. Stoïque celui de 76 ans est resté debout jusqu’à ce que l’autre descende…
Kusaka Maki

A en dormir debout…

Chaque fois que je monte dans le train je m’endors illico. Je ne peux pas vous dire pourquoi je dors; peut-être est-ce la fatigue, à moins que ce ne soit le bercement du train, mais presque tous les voyageurs assis dorment. Il y en a même qui dorment debout…
Une fois que je m’endors, je me cale doucement contre l’épaule du voisin. J’essaye en vain de redresser ma tête qui retombe aussitôt. Je dois dire qu’il y a des gens sympathiques qui me laissent faire sans broncher mais je tombe parfois sur des gens qui me repoussent d’un coup d’épaule. Je n’ai rien à dire parce que c’est quand même énervant d’avoir quelqu’un qui vous tombe littéralement dessus. A chaque fois que j’atterris sur quelqu’un de sympathique qui me laisse dormir tranquillement, je me sens à la fois coupable et heureuse. Même si cela ne dure qu’une demi heure, cela suffit à me recharger…
Tao Akiko


 

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