Le sacre du printemps pour le cinema japonais

Après une brève accalmie, le cinéma japonais repart à l’assaut des écrans français, avec pas moins de quatre films en 15 jours.
D’abord, un peu d’archéologie récente. Mediatopia et Action Gitanes sortent le 19 avril au Studio Action * deux des premiers films de Kumashiro Tatsumi, le plus connu des cinéastes qui firent la gloire (éphémère) des “roman-poruno” de la Nikkatsu dans les années 197O : Le Rideau de Fusuma (Yojohan fusuma no urabari, 1973), et Désirs humides : 21 ouvreuses en scène (Nureta yokujô/ Tetsudashi 21-nin, 1974), deux films symptômatiques de cette période pré-faillite, où le metteur en scène connaissait une certaine marge de liberté créative dans un carcan de production assez rigide (une à deux semaines de tournage, scène de sexe obligatoire toutes les 7 à 10 minutes, durée du film ultra-courte pour concocter des doubles ou triples programmes). Si Le rideau de fusuma affiche quelques ambitions littéraires, le scénario s’inspirant d’un roman attribué à Nagai Kafu, en filmant les dessous d’une maison de geisha vers 1918, entre militarisme et montée de la révolution russe, non sans quelques maladresses de montage, Désirs humides (le premier d’une longue série…) séduit par son sens de la poésie crue d’un certain quotidien, où un homme suit une strip-teaseuse dans une troupe en tournée dans la région de Tohoku.
Il y a là une liberté formelle de vivre très attachante, et un sens de l’humour souvent surprenant.
A noter la qualité exceptionnelle de l’image, en scope-couleurs, signée dans les deux cas Himeta Shinsaku, le talentueux opérateur des premiers films d’Imamura à la Nikkatsu, aujourd’hui disparu. Signalons enfin que trois autres films de Kumashiro devraient sortir dans le même circuit en juin. Mais pourquoi ne pas distribuer aussi des films d’autres cinéastes “roman-poruno”, tels Fujita Binpachi, Sone Chusei, ou surtout Tanaka Noboru, dont trois films étaient déjà sortis en France, et qui méritent un coup de chapeau au moins autant que Kumashiro ?
Le même jour sort également un film récent de Ishii Sogo, Le Labyrinthe des rêves **Å@(Yume no ginga, 1997, E.D. Distribution), sorte de suspense poético-fantastique inspiré d’un épisode du recueil Virgin hell de Yumeno Kyusaku. Ce film étrange, assez lent, en noir et blanc raffiné, s’attache à la personnalité de Tomiko (Komine Rena), receveuse d’autobus rural dans le Kyushu des années trente, qui soupçonne le conducteur du bus Niitaka (Asano Masanobu, une “idole” des jeunes, qu’on retrouvera bientôt dans le nouveau film d’Oshima Nagisa, Gohhatto/ Tabou) d’être en fait un tueur en série, qui tue ses co-équipières en simulant des accidents de la route.
Malgré quelques beaux passages, notamment vers la fin, le film ne réussit pas tout à fait à rendre l’atmosphère fantastique recherchée, et s’abîme trop souvent dans des effets techniques superflus (ralentis, etc). On est loin, en tout cas, des premiers films déjantés d’Ishii Sogo, tels Bakuretsu Toshi (1982), ou surtout Crazy Family (Gyakufunsha kazoku, 1984, déjà sorti en France). On attend avec curiosité le nouveau film d’Ishii, Gojoe, qu’il est en train de terminer.
Enfin, retour au classicisme absolu avec, le 3 mai, le film “posthume” de Kurosawa Akira, Après la pluie (Ame agaru, 1999, Opening Dist.), adapté d’une nouvelle de son écrivain-fétiche Yamamoto Shugoro, et réalisé par son assistant Koizumi Takashi, et toute son équipe technique, avec tout le brio dont ils sont capables. Le “héros” en est un “rônin”, Misawa Ihei (Terao Akira), parcourant les routes avec sa femme (Miyazaki Yoshiko), à la recherche d’un emploi, et qui fait par hasard la rencontre du Seigneur Nagai ( très bien joué par Mifune Shirô, le propre fils de Toshiro), qui le prend à son service.
D’un style éminemment classique et sans surprise, Après la pluie est surtout une suite de clins d’oeil aux films de Kurosawa (Donzoko, Yojimbo, Sanjuro, etc), mais manque trop de l’énergie du Maître pour dépasser une imagerie assez douce soulignée par une musique sirupeuse de feu Sato Masaru.
Dommage que l’équipe de Kurosawa ait été finalement trop respectueuse dans cet hommage par ailleurs tout à fait honorable, et très agréable à voir.
Max Tessier

*Studio Action Christine
4, rue Christine. 75006
**Espace St Michel
7, place St Michel. 75005
**MK2 Beaubourg.
50, rue Rambuteau. 75003



Le rideau de Fusuma (1973)