ENTRETIEN : TAKEHARA HIROSHI

Beaucoup de Japonais considèrent le personnage de Tora-san comme représentatif de la réalité. Qu’en pensez-vous ?
T. H. : Je ne pense pas que le personnage de Tora-san soit un personnage représentatif des Japonais. Mais on trouve chez de nombreux Japonais un peu de Tora-san. L’une des caractéristiques de la série C’est dur d’être un homme !, dès le premier épisode, est la vie amoureuse de Tora-san. C’est un thème qui sera l’objet de nombreuses variations mais qui servira de fil conducteur à l’histoire. L’idée de base, c’est qu’une femme s’amourache de Tora-san, mais qu’elle ne trouve pas l’amour en lui et dans bien des cas, Tora-san finit par se faire plaquer. Les hésitations de Tora-san se terminent par un échec amoureux. Au Japon, il semble que ce  genre de personnage, qui hésite jusqu’au dernier moment ou qui fait preuve d’une certaine timidité, est monnaie courante. C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas beaucoup chez les Occidentaux, mais qui est assez répandu parmi les Japonais. Dès lors, on peut dire que le personnage de Tora-san est assez représentatif du caractère japonais. Pour les Japonais, il y a beaucoup de personnes bonhommes comme Tora-san qui ne laissent pas tomber les gens en difficulté.  Bien sûr, il en existe aussi en Occident, mais cela ne fait pas partie du caractère typique d’un Occidental. Quoi qu’il en soit,  on ne compte plus au Japon les personnes timides ni les personnes chaleureuses. On peut évidemment douter du fait que la personne de Tora-san rassemble toutes les particularités du caractère japonais, mais force est de constater que plus tout autre personnage de cinéma, il incarne le Japonais typique. Voilà pourquoi, sur une sorte de malentendu, Tora-san est devenu un modèle de personne réelle.

Depuis le premier film de la série, le Japon a beaucoup changé. Selon vous, que ferait Tora-san dans la société japonaise actuelle en proie à bien des difficultés ?
T. H. : La série C’est dur d’être un homme ! a commencé en 1969 et s’est achevée en 1995 avec le film Torajirô – kurenai no hana (Torajirô – La Fleur rouge vif). Pendant cette période, le Japon s’est imposé comme une grande puissance économique. Mais l’éclatement de la bulle financière au début des années 1990 a eu des effets négatifs sur l’économie nationale. La confiance envers le monde de la finance qui soutenait jusque-là l’économie mondiale a commencé à s’effriter. Dans cette société japonaise en proie au doute, on peut se demander ce qu’un Tora-san aurait fait s’il avait existé. Dans les films de la série, Tora-san est en relation avec de nombreuses personnes. Il rencontre aussi bien des représentants de grandes sociétés de courtage que des peintres ou des céramistes. Mais ces personnages ne servent qu’à créer l’occasion au cours de laquelle Tora-san rencontrera la fille qui l’aimera. Tora-san est en rapport avec des personnages qui sont au cœur du Japon moderne, mais cela ne veut pas dire qu’il est au cœur du Japon moderne. En d’autres termes, on peut dire que Tora-san n’est pas au cœur du Japon contemporain mais qu’il se trouve seulement à sa périphérie. Cependant, tout en étant en marge de la société, il parvient à aider ceux qui font partie sous différentes formes du cœur de la société. Il ne le fait pas de façon consciente ou intentionnelle. C’est en lui. C’est dans sa nature. Voilà pourquoi, si Tora-san était un personnage réel, il ne serait pas au cœur du système. Il serait en marge, mais il agirait de telle façon à venir en aide à ceux qui ont été blessés en étant au cœur de la société.

La nostalgie envers les films de Tora-san et celle que les Japonais vouent actuellement aux années 1950-1960 sont-elles les mêmes ?
T. H. : Je pense que la nostalgie envers les films de Tora-san et celle que l’on a pour les années 1950-1960 n’ont rien à voir. Il y a trois ans, le film Always – Sanchôme no yûhi (Always – Soleil couchant à Sanchôme) a connu un certain succès grâce à l’atmosphère des années 1950 qu’il mettait en valeur. La série C’est dur d’être un homme ! renvoie le spectateur vers un Japon plus ancien. Dans le Japon contemporain, les relations entre les individus sont de plus en plus distendues et la notion de communauté n’a plus rien à voir avec celle du passé. C’est ce que montre les films de Tora-san. Par exemple, dans Torajirô – Shinjitsu ichiro (Torajirô – Tout droit vers la vérité), 34ème film de la série, ou dans Torajirô – Kokoro no tabiji (Torajirô – Le voyage du cœur), 41ème épisode, Tora-san vient en aide à des salariés victimes de cette société où les liens se distendent. On voit bien le contraste qui existe entre cette société et le respect humain qui anime Tora-san. C’est tout à fait caractéristique de Tora-san et de sa famille. Un état d’esprit que l’on rencontrait dans les quartiers populaires du Japon. C’est une nostalgie liée au Japon ancien. Cela ne veut pas dire que c’était mieux avant, mais il n’empêche qu’on a la nostalgie des choses que la société contemporaine a perdues. Est-ce qu’il s’agit du sens donné aux sentiments? S’agit-il des années 1950-1960 ou des années 1920-1930. Parle-t-on de l’ère Meiji (1868-1912) ou de l’époque d’Edo (1600-1868) ? L’homme a toujours tendance à rechercher ce qu’il a perdu. De là nait la nostalgie. Actuellement, ce que l’on regrette peut-être le plus ce n’est pas tellement une chose de bien en particulier mais plutôt un mode de vie plus facile.
Propos recueillis par Claude Leblanc


Le professeur Takehara a notamment publié Tora-san no shakaigaku (Sociologie de Tora-san, éd. Minerva Shobô, 1999, non traduit en français).

A noter que la Shôchiku vient de sortir un coffret avec les 48 films de la série remasterisés et de nombreux bonus inédits. Un site intéressant est également à disposition des fans : www.tora-san.jp


 

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