Entretien : MINOHARA TOSHIHIRO, PROFESSEUR À L’UNIVERSITÉ DE KOBE

Est-ce que le Japon demeure un partenaire important pour les Etats-Unis ?
M. T. : Même si la Chine occupe le devant de la scène, il n’y a pas de partenaire plus important que les Etats-Unis pour le Japon. Outre le fait qu’ils partagent des valeurs communes sur le plan de la démocratie et des droits de l’homme, les deux pays ont construit un partenariat très fort au niveau du commerce et de la sécurité. Je pense que le terme d’alliance n’est pas trop fort pour caractériser les rapports nippo-américains. Puisqu’il n’existe pas d’organisations semblables à l’Union européenne en Asie orientale et que la menace de la Chine et de la Corée du Nord reste forte, il est naturel de penser que cette relation particulière entre le Japon et les Etats-Unis ne changera pas de façon dramatique.

Vous avez passé beaucoup de temps aux Etats-Unis. D’après votre expérience, quelle est l’image du Japon dans ce pays ?

M. T. : Je pense qu’il existe une grande différence entre la façon dont les Américains perçoivent le Japon et celle dont les Japonais voient les Etats-Unis. Cela s’explique notamment par le fait que les Etats-Unis sont une grande puissance et que leur degré de dépendance à l’égard du Japon est bien plus faible que celui des Japonais à leur égard. Exception faite des observateurs et des spécialistes du Japon, la plupart des Américains marquent un intérêt plutôt faible vis-à-vis de l’Archipel. Cela s’explique par une méconnaissance des réalités japonaises de la part d’une majorité d’Américains. Le Japon est pour beaucoup d’entre eux un très lointain pays. Toutefois, dans la mesure où il n’existe pas de points de friction [référence aux tensions commerciales] comme dans les années 1980, je me montre plutôt optimiste.
Quel est le rôle joué par la culture dans les relations nippo-américaines ?
M. T. : Je crois en effet que le rôle de la culture est crucial dans les relations entre le Japon et les Etats-Unis. Si le facteur culturel était absent, je crois que les Américains n’attacheraient aucun intérêt au pays du Soleil-levant. Grâce à la culture, l’image du Japon a un peu évolué aux Etats-Unis, notamment chez les jeunes. C’est évidemment un point important. L’image négative d’un pays ennemi que le Japon pouvait avoir auprès d’un public plus âgé a totalement disparu parmi la jeunesse. Si l’on ajoute à cela le sport qui est aussi un élément de la culture, la plupart des équipes de base-ball aux Etats-Unis comptent désormais un Japonais dans leurs rangs. Cela contribue bien sûr à rendre naturelle la présence des Japonais auprès du public. Reste que pour le Japon, le fait de ne mettre en avant que la culture a un effet pervers. Cela l’empêche de développer une diplomatie digne de ce nom fondée sur des arguments plus solides que le manga et les dessins animés.

Qu’est-ce qui va changer entre Tokyo et Washington si Barack Obama est élu président des Etats-Unis ou si John McCain l’est ?
M. T. : De nombreux conseillers d’Obama s’intéressent au Japon. Je crois donc que les rapports nippo-américains conserveront leur base actuelle. J’ajoute que Barack Obama a vécu à Hawaii et qu’il a eu là-bas de nombreuses relations avec des personnes d’origine japonaise. S’il devient président des Etats-Unis, il est probable qu’il adoptera une attitude plus amicale à l’égard du Japon  fondée sur des liens affectifs plus forts que les rapports diplomatiques classiques fondés sur les intérêts. Je pense qu’on ne verra pas se reproduire ce que l’on vient de connaître avec la brusque décision américaine de supprimer la Corée du Nord de la liste des Etats soutenant le terrorisme. Et comme il n’existe aucun différend commercial, je pense qu’il n’y a vraiment aucun sujet de dispute à l’horizon. En ce qui concerne John McCain, les choses sont encore plus claires. S’il est élu à la Maison-Blanche, il est probable que les relations entre les deux pays soient renforcées notamment sur le plan militaire. Je pense aussi qu’il cherchera à construire un dialogue plus équilibré en particulier sur des questions aussi sensibles que les bases et la présence de soldats américains sur le territoire japonais. Mais ces propos doivent être nuancés. Car les relations entre les deux pays dépendent aussi de la situation au Japon. Si le Japon plonge dans l’instabilité politique, il se peut que cela accélère le désintérêt des Etats-Unis à l’égard du Japon.

Propos recueillis par Claude Leblanc