bizarre, bizarre, ils ont dit bizarre…

Rencontre avec : Eric Faure, écrivain et universitaire

Installé depuis plusieurs années à Kyôto, Eric Faure s’intéresse aux fêtes traditionnelles et au folklore local. Dans son dernier livre Histoires japonaises d’esprits, de monstres et de fantômes (éd. L’Harmattan, 2006), il aborde la question de l’étrange au Japon et nous livre ici ses réflexions sur le sujet.

Quelle place occupent aujourd’hui les fantômes et autres esprits dans le quotidien des Japonais ?
E. F. : A l’époque Heian, les Japonais croyaient en l’existence de créatures surnaturelles qu’ils tenaient pour responsables des maladies,
des phénomènes naturels, de la disparition des gens dans les forêts ou les montagnes et de bien d’autres choses encore. C’était leur manière à eux d’expliquer des phénomènes qui sont aujourd’hui partiellement expliqués par la médecine ou la science. De nos jours, les Japonais ne croient plus vraiment en l’existence de telles créatures parce qu’ils n’en ont plus besoin pour expliquer la cause des maladies ou l’origine du vent. Les créatures surnaturelles font maintenant partie des traditions et du folklore. Le fantôme est peut-être une exception.C’est la seule entité surnaturelle qui a gardé son aura de mystère intact.
Y a-t-il des régions plus “portées” sur ce genre d’histoires que d’autres ?
E.F. : Peut-être Kyôto, en raison de son histoire. Quand on s’étonne du nombre particulièrement élevé de temples construits durant les quelque 1000 ans où Kyoto fut la capitale du Japon, les gens ont souvent coutume de répondre : “Ce n’est pas surprenant, avec tous les esprits vengeurs qu’il a fallu apaiser !” Quantitativement, Kyôto est la ville où l’on trouve le plus grand nombre d’histoires fantastiques mais il existe des récits similaires dans presque toutes les régions du Japon. C’est le cas par exemple de l’histoire de la femme enceinte qui décède
et qui devient un fantôme afin d’aller chercher de quoi nourrir son enfant né dans la tombe. On trouve des histoires du même type dans une
quarantaine de villes au Japon.

 

Pourriez-vous citer un “personnage” caractéristique issu de ces légendes ?
E. F. : C’est difficile de choisir un personnage en particulier. En
simplifiant à l’extrême, on pourrait dire que les héros les plus
fréquents des contes et légendes du Japon sont les moines bouddhistes,
les maîtres du Yin-Yang et les guerriers. Ces personnages apparaissent
dans un style bien précis d’histoires. Les moines de la secte Shingon
apparaissent par exemple souvent dans des histoires en relation avec
l’eau et les dragons faiseurs de pluie tandis que ceux de la secte
Tendaï sont plutôt les héros d’histoires dans lesquelles ils affrontent
des créatures volantes au long nez appelées tengu. Les maîtres du
Yin-Yang et les guerriers apparaissent quant à eux dans des histoires
où ils n’affrontent pas des tengu mais d’autres créatures surnaturelles
appelées oni. Chaque personnage de légende a son type d’adversaire.

Vu de France, on a l’impression que les Japonais sont très portés vers l’étrange. Avez-vous la même impression et pourquoi ?
E.
F. : Oui, c’est vrai mais le rapport que les Japonais entretiennent
avec l’étrange n’a pas toujours été le même. A l’époque Heian, les gens
croyaient en l’existence des esprits vengeurs et ils prenaient soin
d’apaiser leur malédiction en construisant des temples, en célébrant
des rituels en leur honneur et, quand cela ne suffisait pas, à
déménager purement et simplement la capitale dans un autre lieu. A
cette époque-là, la relation avec ce que vous appelez l’étrange était
une relation basée sur la peur et sur la croyance en l’existence
effective de ces esprits. A l’époque Edo, les gens s’amusaient à se
réunir dans une pièce éclairée par cent bougies et à se raconter des
histoires de fantômes. Ils éteignaient une bougie à la fin de chaque
histoire et ils espéraient qu’après l’extinction de la centième et
dernière bougie, un fantôme apparaîtrait dans la pièce. A cette
époque-là, la peur inspirée par les esprits et les fantômes n’avait pas
disparu mais la relation entretenue par les Japonais de l’époque Edo
avec le surnaturel était plus ludique. Elle était aussi et surtout
motivée par le désir de se faire peur, de se changer les idées à une
époque où la société était très policée. De nos jours, c’est un peu la
même chose. Les Japonais d’aujourd’hui sont portés vers l’étrange mais
le rapport qu’ils entretiennent avec l’étrange est un rapport mêlé de
crainte et de fascination. D’un côté, ils vont voir des films d’horreur
pour se faire peur et, d’un autre côté, ils prennent bien soin
d’ajouter la formule de politesse “san” quand ils parlent d’Oiwa (le
plus célèbre fantôme du Japon) par peur de s’attirer sa colère
d’outre-tombe. Les vieilles craintes inspirées par les fantômes sont
toujours bien présentes.

Les Japonais sont-ils superstitieux ?
E. F. : Oui, beaucoup plus que les Français. Je ne sais pas si beaucoup de
Français font encore brûler un cierge avant de passer un examen ou
évitent absolument le vendredi 13 pour fixer la date de départ d’un
voyage, d’un mariage ou d’une réunion d’affaires mais, au Japon, les
étudiants sont très nombreux à aller acheter un porte-bonheur dans un
sanctuaire shintoïste avant de passer un examen et la plupart des gens
consultent leur calendrier et vérifient, avant d’en fixer la date, que
leur prochain voyage, mariage ou tout autre événement important ne
tombe pas un jour dit de la “ruine du bouddha”. A Kyôto, les gens
évitent absolument de passer sur le pont surnommé Modori-bashi (Pont du
Retour) quand ils vont se marier, quand ils déménagent ou quand ils
conduisent un défunt à sa dernière demeure. Je ne pense pas que les
gens croient vraiment que, s’ils passent sur le Pont du Retour en de
telles occasions, la mariée va retourner chez ses parents ou le défunt
va revenir à la vie. Je pense plutôt que c’est une forme de pragmatisme
: On ne sait jamais donc on ne prend pas de risque, surtout lorsqu’il
s’agit d’un événement important.

Y a-t-il des fantômes, esprits ou fantômes récents ?
E. F. : Comme je le disais tout à l’heure, les histoires de fantômes restent très populaires et, aujourd’hui encore, on peut facilement
rencontrer quelqu’un qui affirmera avoir vu ou connaître quelqu’un qui a vu un fantôme. Ces histoires de fantômes connaissent des modes. A
l’époque Edo, il y a eu la mode des histoires de fantômes de femmes battues qui revenaient de l’au-delà pour se venger de leur bourreau de
mari et celle des femmes mortes en couches qui allaient chercher de la nourriture pour leur enfant né dans la tombe. Aujourd’hui, on parle des
fantômes qui rôdent à proximité des hôpitaux où ils sont décédés, des fantômes qui prennent un taxi pour se faire conduire à leur ancienne
demeure ou au cimetière et des fantômes qui errent dans les carrefours et les tunnels où ils ont trouvé la mort…
Les autres entités surnaturelles ont l’air d’avoir disparu puisque l’on a plus besoin
d’elles pour expliquer les phénomènes échappant à la compréhension des gens, mais, curieusement, elles ressurgissent de temps à autre. Dans
les années 70, on a beaucoup parlé de la “femme à la bouche fendue”, une horrible bonne femme à la bouche fendue jusqu’aux oreilles qui
poursuivait les petites filles en criant “pommade !” Au début des années 90, on a aussi beaucoup parlé d’Hanako des toilettes, une petite
fille fantôme qui se manifestait dans les toilettes des écoles primaires. Aussi curieux que cela puisse paraître, ces apparitions ont
causé une véritable panique. Des patrouilles de parents d’élèves ont été organisées pour accompagner les enfants à l’école, des circulaires
de quartier ont été distribuées aux parents pour les inviter à ne pas laisser leurs enfants sans surveillance et de très sérieuses enquêtes
de police ont été menées. Ces histoires montrent à quel point les monstres traditionnels sont profondément enfouis dans la psyché des
Japonais et prêts à ressurgir à tout instant pour se faire l’écho des angoisses des Japonais ou stigmatiser certains aspects de leur société.
Propos recueillis par Claude Leblanc

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