Irak, une épine dans le pied du Japon


Dans quelques jours, les forces d’autodéfense japonaises stationnées dans le sud de l’Irak devraient rentrer dans l’Archipel. Retour sur le traitement médiatique et politique de ces deux années de présence.

Lorsqu’au printemps 2004, les troupes appartenant aux forces d’autodéfense (FAD) ont fait leur entrée dans les rues de Samawa au sud de l’Irak, nombre de Japonais et de Japonaises se sont demandés pourquoi leur gouvernement avait tellement insisté pour participer à la pacification de ce pays. Cela faisait une année déjà que les forces anglo-américaines avaient lancé leur offensive contre le régime de Saddam Hussein. Le dictateur avait rapidement fui et Washington affirmait avec fierté que la paix et la démocratie seraient bientôt restaurées. Dans ces conditions, il apparaissait nécessaire aux yeux des autorités japonaises de soutenir une telle ambition, en dépit des difficultés qu’elles rencontreraient pour faire accepter leur décision par une opinion publique plutôt réservée sur les questions liées à la défense et au rôle des FAD sur des terrains extérieurs. La question s’était posée au début des années 1990 quand le Japon avait voulu prêter main forte aux Nations unies dans leur mission de maintien de la paix au Cambodge. A l’époque, une grande partie du débat avait porté sur la nature des armes que les soldats japonais pourraient avoir sur eux et dans quelle mesure ils pourraient les utiliser. Après plusieurs semaines de discussions, une loi avait été adoptée, autorisant la participation des FAD à des activités onusiennes. Nous étions en juin 1992. L’opposition avait bien tenté de mobiliser les Japonais contre cette loi, promettant son abolition en cas de succès aux élections, mais elle n’obtint pas la majorité escomptée et dût se rendre à l’évidence : Le Japon avait pris un tournant radical dans sa politique extérieure.

Les sondages réalisés à ce moment-là montraient d’ailleurs que l’opinion était désormais partagée sur cette question. Selon une enquête publiée le 13 juillet 1992 par l’Asahi Shimbun, 36 % des Japonais y étaient favorables et 36 % s’y montraient opposés. Une égalité parfaite montrant que le pays du Soleil-levant semblait prêt à prendre plus de responsabilités dans les affaires internationales tant que l’ONU s’en porterait garante et que les missions resteraient limitées à de la logistique ou de l’humanitaire. Au cours des années suivantes, les FAD ont ainsi été envoyées à l’étranger (Timor oriental, plateau du Golan) sans que cela n’entraîne de polémiques particulières.
L’engagement en Irak a relancé le débat parce qu’il s’agissait d’une nouvelle étape jugée bien plus dangereuse dans la mesure où il se déroulait en dehors du cadre onusien. Le gouvernement de Koizumi Junichirô a donc outrepassé la loi de 1992 sans que quiconque puisse s’y opposer. Face à la domination du Parti libéral démocrate de M. Koizumi, il était bien difficile de défendre une autre politique d’autant que le Premier ministre, à la différence de la plupart de ses prédécesseurs, a toujours été un très bon communicateur. Il a su utiliser les médias, en particulier la télévision, pour faire accepter son projet. Le 16 mars 2004, un sondage de l’Asahi Shimbun, l’un des journaux les plus engagés contre le déploiement en Irak, montrait néanmoins que 42 % des Japonais soutenaient le chef de gouvernement contre 41 %.
Pour parvenir à ses fins, Koizumi Junichirô a réussi à convaincre l’opinion que les FAD ne seraient pas déployées dans une zone de combat, allant même jusqu’à faire voter une loi limitant l’usage des armes avec pour résultat des soldats nus comme des vers dont la protection était assurée par des forces étrangères, à savoir australiennes et britanniques. Une situation pour le moins ridicule dont les Japonais ont rarement eu l’occasion d’entendre parler. Car les autorités ont bien fait les choses. Prétextant des raisons de sécurité, les FAD et les principaux médias japonais ont signé un accord en vertu duquel les journalistes nippons travailleraient sous contrôle. Autant dire que la liberté de la presse, même si elle n’a pas été officiellement entravée, a pris du plomb dans l’aile. L’attitude de la plupart des médias lorsque des Japonais, parmi lesquels deux journalistes indépendants, ont été pris en otage, en avril 2004, en dit long sur leur manque d’esprit critique à l’égard de la politique gouvernementale en Irak. Les chaînes de télévision et certains journaux ont critiqué l’imprudence des otages et leur manque de sens des responsabilités, qui ont causé d’innombrables problèmes au pays et au gouvernement. Après leur libération, certains sont même allés jusqu’à dire que les otages avaient eu ce qu’ils méritaient et qu’ils devraient rembourser les frais engagés pour leur libération.
Cette façon d’aborder une question aussi grave en rejetant la faute sur les victimes souligne en définitive l’incohérence de l’engagement japonais en Irak. Celle-ci est renforcée par la quasi impossibilité de Tokyo de décider un retrait de ses troupes avant que l’Australie et la Grande-Bretagne aient entrepris de le faire aussi. Lorsqu’au début de l’année, Sydney et Londres, considérant qu’il était peut-être temps de sortir du bourbier irakien, ont annoncé leur intention de rappeler leurs troupes d’Irak, le gouvernement japonais a indiqué qu’il en ferait de même et que les 600 hommes des FAD installés à Samawa pourraient rentrer au Japon puisque “les bases pour la reconstruction dans la province de Muthana dont dépend Samawa ont été posées”. Si l’on en croit Nukaga Fukushirô, le directeur de l’Agence de Défense, la mission “humanitaire” confiée au Japon a été remplie et les FAD peuvent donc prendre le chemin du retour. Sauf que les populations locales ne semblent guère partager cette vision des choses. “L’espoir suscité par l’arrivée des FAD, censées s’occuper de l’approvisionnement en eau, s’est transformé en déception”, expliquait un journaliste japonais dans un reportage paru dans les colonnes de l’hebdomadaire AERA. Celui-ci rappelait d’ailleurs que selon la logique des autorités japonaises “aucun journaliste japonais ne devrait se trouver en Irak. En revanche, les journalistes irakiens sont traités différemment. Ils sont autorisés à couvrir les cérémonies d’inauguration quand la réhabilitation d’une école par les FAD est terminée et sont conviés de temps à autre à un repas organisé dans le camp. Aussi, on ne peut connaître les activités des troupes japonaises que par l’intermédiaire de la presse irakienne ou à travers les photos prises par les FAD”.
En deux ans de présence, le bilan semble plutôt mince. L’instabilité grandissante dans le pays incite désormais les autorités nippones à se montrer plus prudentes. Elles doivent être aussi sensibles au mécontentement des opinions publiques occidentales face à cette guerre sans fin. Le Premier ministre Koizumi Junichirô souhaite que le retour des soldats soit terminé avant l’expiration de son mandat, en septembre prochain. Initialement programmé pour la fin mars, ce départ a été retardé à cause de la pression de Washington, il est aujourd’hui question de la fin juin 2006. Reste à savoir ce que l’on pourra retenir de cette aventure irakienne et quelles leçons les successeurs de M. Koizumi en retireront. Sur le plan médiatique, il est indispensable que la presse japonaise se penche sur le traitement qu’elle a accordé à ce dossier. Cela est très important pour l’avenir même de la démocratie au Japon.
Claude Leblanc

 

Photo : Un membre des FAD en Irak

 

Un
peu plus d’un an après sa présentation au Festival de Cannes 2005,
Bashing de Kobayashi Masahiro sort en France, le 14 juin. Le
réalisateur nous explique ses motivations et son regard sur la société
médiatique nippone depuis l’engagement des forces d’autodéfense en Irak.


Comment vous est venu l’idée de faire le film Bashing ?
K.
M. : Il n’y a pas de raison particulière. J’avais envie de traiter sous
forme de fiction un événement ancré dans la réalité surtout s’il avait
eu un certain retentissement. Ce filma vu le jour à partir d’un article
de journal. Je crois qu’un film comporte toujours deux approches
contraires. La première dit qu’il faut éviter l’universalité. L’autre
prône un traitement journalistique. En ce qui me concerne, j’ai choisi
de construire des films tout à fait orthodoxes, ce qui signifie que je
n’agis pas comme un journaliste. Cela veut dire aussi que je résiste en
suivant les préceptes de mon maître cinématographique, François
Truffaut. Le cinéma a changé depuis les événements du 11 septembre.
L’attribution de la Palme d’or à Fahrenheit 911 de Michael Moore est
une chose tout à fait remarquable. Le film perd son caractère social au
profit de son lien avec le temps et il se transforme en un spectacle
triste que personne ne regarde plus déjà. Voilà pourquoi, plus que de
continuer à réaliser des films, je veux aller au-delà des interdits que
je m’étais fixés à moi-même.Je crois que le film n’a pas été distribué au Japon. Pourquoi ?
K.
M. : Finalement après bien des difficultés, il sort à Tokyo à partir du
3 juin.Il sera aussi présenté à Osaka, Nagoya, Hokkaido, Fukushima ou
encore Sendai. Peut-être que les Japonais vont enfin pouvoir considérer
cette affaire avec un peu de recul. Aux Etats-Unis, il était possible
de critiquer la politique de Bush. Aujourd’hui il semble que ce soit
enfin possible de faire la même chose au Japon vis-à-vis de Koizumi.L’engagement
japonais aux côtés des Etats-Unis en Irak a suscité un certain débat au
Japon. Pensez-vous que les médias japonais aient joué vraiment leur
rôle dans ce débat ?
K. M. : Au Japon, le rôle des
médias est quasi inexistant. Actuellement, il est difficile de faire la
différence entre ce que rapporte les médias et la voix officielle du
gouvernement. Heureusement, les citoyens ont la possibilité de
s’informer directement sur la situation en Irak grâce à Internet. Avant
même que l’Etat ne le confirme, l’opinion publique avait été informée
du fait qu’il n’y avait aucune arme de destruction massive en Irak. En
dépit de cela, le gouvernement n’a rien dit à ce propos. Mais les
citoyens ont deviné ce qui se tramait. La situation n’est donc pas
réjouissante au Japon dans la mesure où les médias n’assurent pas leur
mission d’information et où la population n’attend plus rien d’eux.

Pensez-vous que l’opinion japonaise a été bien informée de l’engagement des forces d’autodéfense en Irak ?
K.
M. : Oui. Mais a-t-on vraiment mené des opérations humanitaires en Irak
? Là-dessus, on peut avoir des doutes… Je pense que les Japonais n’ont
pas pris assez conscience du fait que les forces d’autodéfense
participaient à une guerre. Pourtant en participant à ces opérations,
les troupes japonaises sont venues aider les Etats-Unis qui ont
commencé cette guerre. En d’autres termes, le Japon s’est comporté en
allié, devenant ainsi complice. Je me demande si l’opinion japonaise a
vraiment pris la mesure de cette situation. Sans qu’il s’en rende
compte, le Japon s’est laissé polluer par l’absolutisme américain.

On
peut dire que votre film est un film engagé. Ce genre du cinéma est
aujourd’hui peu développé au Japon alors qu’il l’a beaucoup été par le
passé. Qu’en pensez-vous ? D’après vous, est-ce que les cinéastes
doivent se substituer aux médias d’information lorsque ceux-ci sont
défaillants ?
K. M. : Non , je ne crois pas. Cependant,
pour reprendre Truffaut, je pense que le cinéma doit s’opposer aux
médias. Autrement il me semble impossible de réaliser un véritable
film. Je pense qu’il est temps de revenir en arrière à l’époque où un
Oshima Nagisa faisait ce genre de films.

Quel est votre regard sur le cinéma actuel au Japon ?
K.
M. : Le monde du cinéma a totalement était emporté par la déferlante
télévisuelle. Ça fait un moment que le cinéaste n’existe plus. Ce n’est
pas une spécificité japonaise. C’est un phénomène mondial. Le cinéma
est devenu un combat individuel. Aujourd’hui si un individu cherche à
faire un film différent, il doit s’investir. Il faut être à la pointe
du combat. Et dans une certaine mesure, Bashing s’isncrit dans cette
démarche.

Dans quelques jours, le Japon retirera ses troupes d’Irak. Quelles leçons le Japon pourra tirer de cette expérience ?
K.
M. : J’ai appris en regardant les informations qu’il y aurait un
nouveau déploiement. Ce qui veut dire que le Japon n’a retenu aucune
leçon. Je doute fort que quelqu’un au Japon ait compris que le Japon
participait à une guerre en Irak.

Quels sont vos prochains projets cinématographiques ?
K. M. : J’ai des projets, mais j’attends la sortie de Bashing avant de m’y attaquer.

Propos recueillis par Claude Leblanc


LE FILM

Ancienne otage en Irak, Yuko rentre au Japon. Six mois après son
retour, elle est toujours harcelée par une population qui lui en veut
d’avoir été enlevée. Son employeur la licencie et son isolement
augmente en même temps que son désespoir. Seul son père la soutient.
“Ce que j’ai voulu faire dans ce film, c’est montrer les sentiments
d’une jeune femme complètement isolée, ostracisée dans une société
qu’elle ne comprenait pas et qui ne la comprenait pas”, expliquait
Kobayashi Masahiro lors de la présentation de son long métrage au
Festival de Cannes en 2005. C’est après avoir vu comment la société et
les médias japonais traitaient d’anciens otages que le réalisateur a
voulu aborder cette question douleureuse. Il a confié le rôle principal
à Urabe Fusako. L’actrice qui incarne Yuko s’est inspirée de l’histoire
de ces otages japonais en Irak. “Je n’en ai rencontré aucun, mais j’ai
lu le livre écrit par l’un d’eux, une jeune femme. J’ai aussi lu leurs
interviews”, racontait-elle. “e cinéaste pose donc un regard très
critique sur la société japonaise, toujours prompte à jeter l’opprobre
sur ceux qui osent sortir du chemin. “Le cinéma japonais actuel est
très conservateur : il ne parle de la société japonaise qu’à travers
des rites et traditions. Je pense que c’est bien que Yuko soit immergée
dans la société réelle d’aujourd’hui”, affirme-t-il. En effet, Bashing
permet de comprendre qu’une partie de la population est aujourd’hui
prête à s’investir dans la construction d’un nouveau Japon quitte à
payer le prix fort. Kobayashi offre un film fort qui, espérons-le,
obtiendra un succès mérité.
C. L.

Urabe Fusako dans Bashing