JAPON-ALLEMAGNE : QUE SONT NOS MODELES DEVENUS ?


Pendant de nombreuses années, la France a regardé avec envie son voisin d’outre-Rhin et le pays du Soleil-levant comme des modèles à suivre. Les choses ont bien changé.
Et pourtant…
A la fin des années 1980, le Japon comme l’Allemagne faisaient rêver les économistes et les politiciens français qui voyaient dans ces deux pays un modèle économique à imiter. Il est vrai qu’à l’époque les entreprises allemandes et japonaises rayonnaient dans le monde et leur réussite imposait le respect. Quinze ans plus tard, les choses ont bien changé. Le Japon et l’Allemagne connaissent une crise économique sans précédent. Le chômage y est en forte augmentation et leurs systèmes de gestion respectifs ne constituent plus les références. En France, on préfère désormais se tourner vers le “modèle danois” ou vers le “modèle suédois” que l’on estime beaucoup mieux adaptés à notre société sans pour autant les connaître.
Pourtant nous avons peut-être tort de vouloir enterrer trop vite notre voisin allemand et notre partenaire nippon. Certes leur rétablissement n’est pas complet, mais on constate déjà un net changement, en dépit de statistiques encore peu encourageantes. En Allemagne, on compte quelque 5 millions de chômeurs, soit 11,6 % de la population active et au cours du second trimestre 2005, la croissance a une nouvelle fois été quasiment nulle. La situation du pays du Soleil-levant n’est guère meilleure puisqu’on y recense près de 3,5 millions de chômeurs et que la croissance au second trimestre a à peine dépassé la barre des 1 %. Néanmoins, les quinze années de crise ont été l’occasion pour les entreprises des deux pays de mener une politique de restructuration indispensable pour pouvoir rebondir. En Allemagne comme au Japon, ce processus a été possible grâce à la coopération des syndicats, lesquels ont bien compris la nécessaire transition et ont accepté d’avaler quelques couleuvres comme l’allongement du temps de travail et des réductions de salaire. Selon l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), en 2004, le salaire moyen a augmenté de 0,9 % en Allemagne et a baissé de 0,3 % au Japon (à la faveur de la déflation) par rapport à l’année précédente alors que dans le même temps, il a augmenté de 3,4 % en Grande-Bretagne et de 1,9 % dans la zone Euro. Grâce à cette nouvelle flexibilité, le coût du travail a baissé et a notamment permis aux deux pays de retrouver leur place parmi les plus importants exportateurs de la planète. Peu à peu, la confiance revient. Les profits des entreprises augmentent et les marchés boursiers connaissent une nouvelle embellie. Seule la demande intérieure reste frileuse. Cela s’explique par un chômage encore élevé, mais force est de reconnaître que la situation s’améliore sur ce terrain-là aussi. Et les spécialistes sont de plus en plus nombreux à penser que la consommation, moteur de la croissance, reprendra dans les deux pays.
Toutefois l’avenir économique du Japon et de l’Allemagne est lié, à court terme, à leur situation politique respective. Dans les deux Etats, à une semaine d’intervalle, les électeurs devront se prononcer sur le choix de leurs leaders. Outre-Rhin, le chancelier Gerhard Schröder a avancé au 18 septembre les élections législatives dans l’espoir d’obtenir le soutien des Allemands pour aller plus loin dans ses réformes, en particulier au niveau du marché du travail et de la Sécurité sociale. Au Japon, le Premier ministre Koizumi Junichirô a convoqué les électeurs le 11 septembre après avoir été malmené par sa majorité sur son projet de privatisation de la poste. Désireux d’accélérer le processus des réformes, M. Koizumi espère bien qu’un large succès lui permettra d’aller plus loin et de ramener le pays dans le droit chemin de la croissance. Si l’on en croît les dernières études d’opinion, il pourrait bien remporter son pari. Un sondage publié par le quotidien économique Nihon Keizai Shimbun, le 23 août, montrait que 37 % des personnes interrogées pensaient voter pour le parti du Premier ministre sortant contre un peu moins de la moitié en faveur du Parti démocrate; la principale formation d’opposition. La position du chancelier allemand est beaucoup moins réjouissante. Sa cote de popularité est peu encourageante, et c’est là que le bât blesse. Certains observateurs estiment que la victoire attendue de Angela Merkel, qui pourrait prendre la tête d’un gouvernement de coalition, aura pour effet de stopper net une partie des réformes lancées par M. Schröder mais plutôt mal acceptées par l’opinion publique.
Le courage politique démontré par MM. Koizumi et Schröder pourrait servir de modèle à nos politiciens hexagonaux qui, malgré les échecs, refusent de prendre leurs responsabilités devant les urnes. D’une certaine façon, l’Allemagne et le Japon sont encore un modèle pour nous.
Claude Leblanc

Gerhard Schröder et Koizumi Junichirô dans la même galère


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RENCONTRE AVEC : Nakamasa Masaki, professeur à l’université de Kanazawa
Spécialiste
de l’Allemagne, Nakamasa Masaki vient de publier Nihon to Doitsu
futatsu no sengoshisô [Japon-Allemagne : deux pensées de
l’après-guerre; éd. Kôbunsha, 2005].

2005 est l’année de l’Allemagne au Japon: Quelle est l’opinion des Japonais à l’égard de l’Allemagne actuellement ?
N.
M. : Jusqu’à une époque relativement récente, il existait au Japon un
certain respect et une certaine sympathie vis-à-vis de l’Allemagne, car
nous avions connu le même destin à la fin de la Seconde Guerre mondiale
et ce pays avait été un de nos modèles pendant la période de
modernisation qui a commencé en 1868. Il est difficile d’affirmer la
même chose aujourd’hui. Certes l’Allemagne demeure dans certains
domaines une référence, en droit ou en musique. Mais chez les
libraires, les rayons consacrés à la littérature allemande ont tendance
à disparaître. Les étudiants qui apprécient Thomas Mann, Schieller ou
Goethe se font rare. Et ceux qui étudient la philosophie préfèrent lire
Derrida ou Deleuze plutôt que Kant, Hegel ou encore Heiddeger. Le
nombre de personnes qui pensent qu’il est indispensable de connaître la
langue allemande pour étudier la pensée et la philosophie est en
baisse. Bien sûr, les étudiants qui choisissent l’allemand comme
seconde langue à l’université restent assez nombreux, mais les
universités qui ne mettent plus l’accent sur la nécessité d’une seconde
langue augmentent. Même les cours d’allemand diffusés à la radio et à
la télévision n’ont plus la cote. Et si l’on peut penser que la Coupe
du Monde, qui se déroulera en 2006 en Allemagne, relancera l’intérêt
pour ce pays, il est peu probable que cela dure très longtemps.
Le
Japon et l’Allemagne sont tous les deux sortis vaincus de la Seconde
Guerre mondiale: Ils ont géré de façon différente leur passé. Quel est
votre sentiment à ce propos ?
N. M. : On a souvent dit
que le Japon n’avait pas effectué un travail de mémoire aussi important
que l’Allemagne, mais je pense que la comparaison entre les deux pays
n’est pas aussi facile à faire compte tenu des différences existantes
dans leur situation respective dans l’après-guerre. Lors du procès de
Nüremberg, on a jugé à la fois des crimes contre la paix, des crimes de
guerre ordinaires mais aussi des “crimes contre l’humanité” en rapport
avec la shoah. En revanche, lors du procès de Tokyo, la notion de
“crime contre l’humanité” n’a pas été utilisée. C’est que cela ne
convenait peut-être pas à caractériser le joug colonial de l’Asie par
le Japon ou encore le travail forcé des Coréens et des Chinois. Par
ailleurs, dans le cas de l’Allemagne, on a assisté à l’élimination du
système étatique jusqu’alors en place et à la division du pays en deux
zones. Le pays est reparti de zéro. Ce qui n’est pas le cas du Japon.
Le système au cœur duquel se situe l’empereur a été en partie maintenu
et les compteurs n’ont pas été remis à zéro. Etant donné que le système
étatique japonais n’a pas totalement rompu avec le passé, il semble
qu’il était quelque peu difficile pour le Japon de reconnaître une
responsabilité légale.

Selon vous; quelles sont les principales différences entre les deux pays dans leur manière de gérer leur passé ?
N.
M. : Le fait que l’on puisse apprécier l’attitude des Allemands
concernant la question de la responsabilité s’explique par le fait que
l’Allemagne a mené une politique d’indemnisation des victimes de la
shoah sur une base individuelle en se fondant sur la notion de “crime
contre l’humanité”. Dans le cas du Japon, cela a pris la forme d’aide
au développement au titre de “réparations” vis-à-vis de pays comme
l’Indonésie, les Philippines ou encore la Corée. La plupart du temps,
il s’agissait de dictature et bien souvent les sommes n’ont pas été
versées aux individus. Aussi les conservateurs japonais ont toujours
affirmé qu’il s’agissait de “problèmes intérieurs” tandis qu’il était
logique que les populations locales estiment que “le Japon n’avait rien
fait”. Je crois que le Japon aurait dû mener une politique de
compensation prenant en compte les sentiments des victimes
individuelles.

Les deux pays veulent
obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU et veulent apparaître
comme des pays ordinaires. Qu’en pensez-vous ?
N. M. :
Je pense qu’il est important de comprendre la notion de “pays comme les
autres” dans le sens où “cela ne nous ramènera pas vers le
totalitarisme”, mais je ne crois pas qu’il faille s’acharner à obtenir
un siège au Conseil de sécurité ou étendre son influence politique à la
mesure de sa puissance économique. Actuellement, si l’on observe le
Conseil de sécurité, on ne peut pas dire que des pays comme la Russie
et la Chine soient plus démocratiques que le Japon et l’Allemagne. On
ne peut pas dire non plus que les Etats-Unis soient un modèle de
démocratie du point de vue de leur attitude sur la scène
internationale. Même si le Japon et l’Allemagne devenaient membres du
Conseil de sécurité, je ne pense pas que, dans les circonstances
actuelles, ils puissent s’exprimer librement en prenant leurs distances
à l’égard des Etats-Unis. Je crois qu’ils doivent plutôt préserver leur
identité propre en tant que “pays agissant en fonction de ses erreurs
passées”.

Parlez-nous des échanges culturels entre les deux pays.
N.
M. : Comme je vous le disais, l’intérêt des Japonais à l’égard de
l’Allemagne diminue même s’il y a bien une partie de la jeunesse qui
s’y intéresse au travers du football et de la musique. Bien que ce soit
depuis le début du printemps “l’année de l’Allemagne au Japon”, je ne
pense pas que la situation change. Les étudiants en littérature
allemande et les artistes qui ont eu la chance d’aller étudier en
Allemagne sont satisfaits de leur expérience, mais sans plus. Au début,
en tant que chercheur sur la littérature et la pensée allemande, cela
me chagrinait, mais cela n’y changera rien. Je pense qu’il faut
poursuivre les échanges avec l’Allemagne de façon simple avec seulement
les personnes qui aiment les choses classiques. L’Italie qui dispose
d’une culture ancienne n’est appréciée que comme pays du football et de
la mode, mais cela ne l’empêche pas de disposer de nombreux supporters.

Propos recueillis par Claude Leblanc

「仲正昌樹・金沢大学法学部教授へのインタビュー」

社会思想史を専門とされドイツ思想にも通じる仲正教授は、最近「日本とドイツ 二つの戦後思想」(光文社新書 2005年)を出版されました。

質問:2005年は日本での「ドイツ年」にあたりますが、今日の一般日本人のドイツに対する印象、考えはどのような傾向にありますか。
答:
日本では比較的最近まで、ドイツを、明治維新以降の近代国家建設のモデルになった国、第二次世界大戦の敗戦によって同じような運命を背負った国として、尊
敬と親近感をもって見つめる雰囲気がありましたが、現在では、どうもそうとばかりは言えなくなっているような気がします。依然としてドイツがお手本だと思
われている分野は、法学と音楽くらいでしょう。本屋さんでドイツ文学のコーナーはぐっと少なくなって消滅しかかっています。ゲーテやシラー、トーマス・マ
ンを愛読する学生は、トキのように貴重です。哲学を勉強する人たちは、カントとかヘーゲル、ハイデガーよりも、デリダやドゥルーズ、ロールズ、ローティな
どを読もうとします。哲学・思想を勉強するのに、ドイツ語の原典を読む必要があると思っている人はかなり少なくなりました。大学で学ぶ第二外国語としてド
イツ語を選択する人はまだ多いですが、第二外国語を必修からはずす大学が増えているうえ、中国語や韓国語に押されています。NHKのテレビやラジオの講座
でも、ドイツ語の人気は芳しくないようですね。ワールドカップのおかげで、少しだけドイツ人気が盛り返していますが、長続きはしないでしょう。

質問:日本とドイツ両国とも第2次世界大戦の敗戦国ですが、それぞれの過去に対する対処の仕方が異なっています。この問題についてどうお考えになりますか。
答:
日本はドイツに比べて過去に対する反省が不充分であるということがよく指摘されますが、日本とドイツでは戦後の状況があまりにも違うので簡単に比較できな
いと思います。ニュルンベルク裁判では、平和に対する罪、通常戦争犯罪と並んで、ホロコーストに相当する「人道に対する罪」も裁かれましたが、東京裁判の
判決には、「人道に対する罪」という言葉は出てきません。日本の植民地支配や、中国人・韓国人の強制徴用などが、「人道に対する罪」に相当するか否か曖昧
なままです。ドイツの場合、従来の国家体制がいったん消滅したうえで、東西に二つの国家が建設され、ゼロからのスタートになったのに対し、日本の場合、天
皇を中心とする従来の国家体制が一部温存され、戦前の法体系が完全にリセットされませんでした。日本の国家体制は、過去と完全に断絶されていないので、法
的な責任を認めるのがなかなか難しいところがあります。

質問:両国の過去の処理に対する姿勢での主な相違点はどのようなものがありますか。
答:
戦後責任問題についてドイツの方が高く評価されるのは、ドイツが「人道に対する罪」という考え方に基づいて、ホロコーストの犠牲者に対する個別の補償を
ベースに補償政策を行なったということがあるでしょう。補償の対象になる「ナチスの不法」と、それぞれの被害に応じた補償の方式を自らの国内法によって明
文化してきたわけです。日本の場合韓国やインドネシア、フィリピンに対して、開発援助などの名目で事実上の“賠償”を行なってきたとされていますが、相手
方の多くが開発独裁型の権威主義的政権だったこともあって、それぞれの国内で個々の被害者に対して十分に配分されなかったということがあります。日本の保
守派の人たちは、「それは相手方の国内問題だ」と主張しますが、それらの国の一般国民が、「日本は何もしていない」と感じるのは当然でしょう。日本は、個
々の被害者がどう感じるかを考慮に入れた補償政策を行なうべきだったと思います。

質問:日本とドイツは通常の国家として国連安保理常任国の席を要求していますが、この点についてどうお考えですか。
答:
「全体主義体制にはもう戻らない」という意味で、「普通の国」として信頼を勝ち取るということは重要だと思いますが、それが国の経済力の規模に応じた政治
的影響力を発揮することだとか、安保理の常任理事国の席を獲得すべきことに繋がるべきだとは思いません。現在、常任理事国になっている中国やロシアはどう
見ても、現在の日本やドイツより民主的とは言えません。アメリカも、国際政治的の舞台における振る舞いを見る限り、民主主義の伝道者とは言えません。軍事
力の強い国が常任理事国になっているにすぎません。仮にメンバーになったとしても、日本やドイツは現状では、アメリカの意向を離れて自由に発言できるとは
思いません。アメリカの補完勢力になるよりは、「過去の負の遺産と真摯に取り組み続ける国」としての特殊なアイデンティティを守っていく方が得策だと思い
ます。

質問:日・独両国間の文化交流についてお話しください。
答:
最初に述べましたように、日本側のドイツに対する関心はかなり縮小しています。音楽とサッカーの国くらいにしか思っていない若者が多いのではないでしょう
か。今年の春からの「日本におけるドイツ年」も、そんなに盛り上がっているとは思いません。独文学者やドイツに留学した経験のある芸術家などは喜んでいま
すが、それ以上のものではありません。もともとドイツ思想史・文学の研究者であった私としては、少し寂しいような気もしますが、仕方のないことでしょう。
古典的なものが好きな人だけで、こじんまりとドイツとの交流を続けていけばいいと思います。イタリアだって、基本的に古い文化と、ファッション、サッカー
の国としてしか認識されていませんが、それでも根強い固定ファンはいるんですから。

聞き手:クロード・ルブラン


 

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