Dossiers: QUAND LE JAPON VOIT LE MONDE EN ROND


Si les Japonais n’ont guère brillé dans les matches de football lors des Jeux olympiques d’Athènes, le ballon rond constitue un élément important du renouveau sportif au Japon.
En 2003, la ligue professionnelle de football (J-League) a soufflé ses dix bougies, un événement significatif pour le pays du Soleil levant qui, sur le plan footballistique, est passé, au cours de la décennie écoulée, du statut de club de quatrième division à celui d’équipe professionnelle de niveau international. Et ce résultat mérite qu’on s’y arrête un moment, car il illustre la capacité du Japon à saisir les opportunités de changement lorsque celles-ci se présentent. Lors de l’avènement du premier championnat professionnel en 1993, de nombreux observateurs ont vu dans sa création un coup de pub magistralement conçu dans le but de relancer la consommation dont on percevait les premiers signes de faiblesse. Le football était avant tout considéré comme un instrument de marketing destiné à dynamiser une économie en difficulté. Faute de joueurs locaux renommés, les clubs ont fait appel à des footballeurs et des entraîneurs étrangers célèbres pour animer les rencontres qui auraient, sans eux, été de qualité médiocre. Toutefois la mayonnaise commerciale n’a pas pris, les spectateurs finissant par déserter les stades faute d’un spectacle digne de ce nom. Comment pouvait-on croire qu’en l’espace de deux ou trois ans les clubs japonais pourraient arriver au niveau de leurs homologues occidentaux voire asiatiques où le professionnalisme est plus ancien ? Après deux premières saisons satisfaisantes au niveau du nombre de spectateurs (17 976 personnes en moyenne par match en 1993), les stades ont commencé à se vider. En 1997, on ne comptait plus que 10 131 spectateurs en moyenne par match sans parler de la disparition du football à la télévision et du retrait de bon nombre d’entreprises, obligeant certains d’entre eux à disparaître ou à fusionner avec d’autres.
Même si le ballon rond a déçu les espoirs financiers que certains avaient placés en lui, cela ne doit pas masquer les éléments positifs qu’il a contribué à mettre en valeur au cours de ces dernières années. En dépit de la baisse de fréquentation des stades par rapport aux deux premières saisons, on constate que, depuis 1998, les Japonais ont repris la direction des tribunes de terrain de foot. Au cours de la première partie de la saison 2004, un match attirait en moyenne 19 333 personnes. La bonne prestation de l’équipe nationale n’est sans doute pas étrangère à ce nouvel afflux de spectateurs dans les stades. La qualification du Japon pour la phase finale de la Coupe du monde 98 en France ou encore la victoire lors de la finale de la Coupe d’Asie des nations en octobre 2000 ont été les premiers résultats probants de la politique volontariste menée par les dirigeants du football japonais sans parler de la bonne prestation de la sélection nationale lors du Mondial 2002 coorganisé par le Japon et la Corée du Sud et de la nouvelle victoire de l’équipe du Japon en finale de la Coupe d’Asie des nations en août 2004. Comment expliquer alors l’échec du football sur le plan économique et son succès sur le plan sportif ? A la différence de la gestion tout à fait traditionnelle des équipes au niveau financier, celle appliquée au niveau du jeu est révolutionnaire (pour le Japon). Bien que le symbole de l’équipe nationale renvoie directement au mythe fondateur du pays – puisque ce serait cet oiseau à trois pattes, le Yatagarasu, qui aurait guidé l’empereur Jinmu dans le Yamato pour y fonder le Japon – et puisse laisser croire à l’existence d’un autre bastion du particularisme japonais, il convient de souligner que c’est à un étranger qu’a été confiée la tâche d’en faire une équipe de stature internationale. Le Français Philippe Troussier – auquel le Brésilien Zico a succédé après la Coupe du monde 2002 – a reçu les pleins pouvoirs pour mener à bien sa mission. Le soutien accordé à plusieurs jeunes joueurs pour qu’ils aillent faire leurs classes dans des clubs étrangers rappelle les premières années de l’ère Meiji quand le Japon dépêchait en Europe et aux Etats-Unis des envoyés pour qu’ils ramènent ce qu’il y avait de meilleur pour s’en inspirer et bâtir un pays moderne. L’expérience acquise en Italie par Nakata Hidetoshi, Ono Shinji aux Pays-Bas ou encore Inamoto Junichi en Grande-Bretagne a été très précieuse pour les autres membres de la sélection nationale, mais elle a aussi été utile pour de nombreux Japonais – les jeunes en particulier – pour qui l’expérience à l’étranger a dépassé le simple dépaysement pour être vécue comme une étape constructive et importante pour la communauté. En ces temps de doute, voilà un élément positif pour le pays.
Considéré comme un sport dynamique en comparaison avec le base-ball (dont le magazine AERA, au début de l’année 2002, affirmait qu’il valait mieux le laisser mourir), le football apparaît comme l’un des laboratoires les plus actifs et les plus en pointe du Japon des années à venir.
Claude Leblanc



L’équipe du Japon après sa victoire lors de la finale
de la Coupe d’Asie des nations, le 7 août 2004 à Pékin

EXPOSITION


Les amateurs de sport et de manga seront comblés puisque la Maison de la bande dessinée de la ville de Saitama, à quelques dizaines de kilomètres de Tokyo, propose du 11 septembre au 23 novembre 2004 une exposition sur le thème du sport dans la BD. Un rendez-vous à ne pas manquer.
www.city.saitama.jp


HISTOIRE

Le 10 octobre 1964, il y a près de 40 ans, la flamme olympique était allumée dans le stade flambant neuf de Tokyo, inaugurant ainsi les XVIIIe Jeux olympiques de l’ère moderne. La tenue des JO dans la capitale japonaise devait marquer, aux yeux des dirigeants nippons, le grand retour du Japon dans la communauté internationale. La réussite de l’organisation devait aussi s’accompagner d’une bonne prestation des athlètes nippons appelés à briller dans la plupart des enceintes sportives inaugurées pour l’occasion. Lors des Jeux olympiques de Berlin, en 1936, les Japonais avaient décroché 20 médailles dont 6 en or, figurant ainsi au 8ème rang parmi les 49 nations participantes. En 1952, à Helsinki, lors des premiers JO de l’après-guerre, le Japon n’avait récolté que 9 médailles. Dès lors, il apparut nécessaire de redoubler d’efforts pour amener le sport japonais au niveau des grandes nations. En janvier 1960, quelques mois après la désignation de Tokyo comme cité organisatrice, les autorités mirent sur pied une politique destinée à renforcer les performances des athlètes japonais. En invitant des entraîneurs étrangers, en favorisant la recherche dans le domaine du sport, les pouvoirs publics dépensèrent plus de 2 milliards de yens (de l’époque) pour s’assurer que leurs athlètes brilleraient. Ce fut le cas. Le Japon obtint 29 médailles dont 16 en or, se classant au troisième rang derrière les Etats-Unis et l’Union soviétique. En 1964, le Japon devenait ainsi le “Troisième grand” sur le plan sportif en attendant de le devenir quatre ans plus tard au niveau économique comme l’écrivit Robert Guillain dans son célèbre ouvrage Japon, troisième grand [éd. Seuil] paru en 1968.

{BREAK}


RENCONTRE AVEC : FUKUDA TOMIAKI, COMITÉ OLYMPIQUE JAPONAIS
Ancien
champion du monde de lutte, Fukuda Tomiaki est aujourd’hui membre
exécutif du Comité olympique japonais et responsable de la délégation
japonaise présente aux Jeux olympiques d’Athènes. Il nous explique les
raisons de la bonne santé du sport japonais et les efforts réalisés par
les autorités pour assurer les bonnes performances des athlètes
japonais au niveau international.

Qu’est-ce
qui a permis aux athlètes japonais de si bien se comporter lors des
compétitions internationales récentes ? Par ailleurs, on constate un
certain retrait des sports traditionnels tandis que de nouvelles
disciplines ont fait de gros progrès. Comment expliquez-vous cette
évolution ?
F.T.
: Depuis les Jeux olympiques de Tokyo en 1964, époque à laquelle les
athlètes japonais avaient obtenu leurs meilleurs résultats, le Japon
n’a guère brillé. Le nombre de médailles d’or gagnées en natation, en
gymnastique et en lutte, pourtant considérées comme des spécialités
japonaises, n’a cessé de baisser. Par ailleurs, le Japon n’est pas
parvenu à qualifier ses équipes de volley-ball, de basket, de handball
au cours des Jeux de Sydney en 2000. Face à cette situation critique,
l’ensemble des fédérations nationales accompagnées par le Comité
olympique japonais a redoublé d’efforts pour relever le niveau des
athlètes nippons avec comme résultat une nette amélioration de leurs
performances lors de compétitions récentes. Outre le travail des
sportifs eux-mêmes, cette évolution s’explique par d’autres facteurs.
L’un d’entre eux est l’annonce, en 2000, d’une “politique d’orientation
pour la promotion du sport” dont l’un des principes consistait à fixer
des objectifs chiffrés afin d’améliorer la compétitivité internationale
des athlètes japonais comme, par exemple, le doublement du nombre de
médailles aux Jeux olympiques d’ici 10 ans. Un autre élément est la
création de l’Institut japonais des sciences du sport en vue de
soutenir les sportifs en terme de médecine sportive, de sciences et
d’information. Fondé sur la politique d’orientation pour la promotion
du sport, le Comité olympique japonais a, de son côté, mis en place le
“Plan or” destiné à favoriser la réussite des objectifs fixés par la
politique d’orientation. Le Comité a donc lancé plusieurs projets pour
renforcer la compétitivité des athlètes et créer un environnement
favorable à l’expression de leur art. Les moyens indispensables à la
mise en œuvre de ces mesures ont été fournis par le gouvernement au
titre des dépenses d’entraînement. De plus, une rallonge budgétaire
d’un milliard de yens [7,4 millions d’euros] a été consentie depuis
2003 dans le but d’améliorer les résultats sportifs du Japon. Elle
permet d’allouer plus de moyens aux disciplines susceptibles de
rapporter le plus de médailles et d’assurer un meilleur recrutement
d’entraîneurs nationaux. On peut ajouter également le rôle important
joué par les pouvoirs publics qui ont promu les échanges avec d’autres
pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, la Chine et la Corée du Sud.
Je ne crois pas que les sports traditionnels japonais comme le judo
aient décliné et que de nouvelles disciplines aient pris le dessus par
rapport à eux. Je pense, au contraire, que les échanges avec l’étranger
ont permis de diffuser les spécialités sportives japonaises et qu’en
contrepartie, des techniques sportives venues d’autres pays ont été
introduites avec succès au Japon.

Quel est l’objet du “Plan or” et de quelle manière le gouvernement soutient-il ce programme ?
F.T.
: Le “Plan or” a été lancé en avril 2001. Son objectif spécifique est
de promouvoir des “mesures destinées à améliorer la compétitivité
générale des athlètes japonais sur le plan international”. Cet objectif
fait partie de la politique d’orientation pour la promotion du sport
définie en 2000. Le “Plan or” vise à doubler le nombre de médailles
obtenues aux Jeux olympiques au cours des dix prochaines années,
faisant passer le taux de 1,7 % établi aux Jeux d’Atlanta en 1996 à 3,5
% aux Jeux olympiques de Pékin en 2008 et à ceux de Vancouver en 2010.
Pour atteindre ce but, le Comité olympique japonais met l’accent sur
les ressources humaines, matérielles et logicielles. Il s’efforce aussi
de créer des conditions favorables à l’amélioration de la compétitivité
internationale du Japon. Les quatre principaux fondements du Plan or
sont les suivants : 1) Créer un centre national d’entraînement ; 2)
Redonner de la vitalité aux sports collectifs dans les entreprises et
dans les universités ; 3) Aider les sportifs à la retraite ; 4)
développer des systèmes de récompenses. L’essentiel est de créer un
environnement favorable à l’amélioration des résultats internationaux
de nos athlètes et d’intégrer des programmes liés à l’information, au
soutien scientifique et médical ou encore à la formation des
entraîneurs. De plus, le “Plan or” du Comité olympique japonais
contient des projets de recherche, d’études et des activités pour
chacun de ses objectifs. L’ensemble des projets est financé par une
partie des bénéfices tirés des loteries, comme le loto sportif, mises
en place par le gouvernement et d’autres institutions.

Nombre
d’athlètes sont affiliés à des entreprises ou à des clubs liés à des
firmes. Est-ce un obstacle à l’organisation d’une équipe nationale ?
F.T.
: Non. Les entreprises et les clubs sont conscients de l’importance
d’avoir des athlètes sélectionnés pour les Jeux olympiques ou pour des
compétitions internationales. Aussi les sportifs issus de ces filières
travaillent dur pour améliorer leur niveau avant d’entrer dans l’équipe
nationale. Il faut ajouter que les compétitions au niveau national sont
organisées en fonction du calendrier international de façon à
privilégier les équipes nationales.

La
délégation japonaise envoyée aux Jeux olympiques d’Athènes comptait
davantage d’athlètes féminines que de garçons. Une première dans
l’histoire du Japon. Est-ce le résultat d’une volonté particulière ?
F.T.
: La principale explication à la présence massive des femmes dans la
délégation japonaise envoyée à Athènes réside dans la qualification des
équipes féminines de volley-ball, de basket et de hockey qui étaient
absentes des Jeux olympiques de Sydney. Cela n’est donc pas dû à une
politique particulière, favorisant les athlètes féminines sur leurs
homologues masculins. Chaque fédération fait des efforts pour améliorer
les performances de ses athlètes sans distinction afin qu’ils soient
prêts pour les grands rendez-vous internationaux. La participation aux
Jeux olympiques est considérée comme suffisamment importante pour
stimuler et populariser le sport au Japon. Il n’est donc pas nécessaire
de donner la priorité à des sportifs sur d’autres.

Propos recueillis par Claude Leblanc


{BREAK}


Le manga aime le sport
De
tous les éléments de la culture populaire que le Japon a réussi à
diffuser à travers le monde, le manga et l’animé sont les plus connus.
De nombreux personnages issus des bandes dessinées (BD) japonaises sont
devenus pour des millions de fans des compagnons dans leur vie
quotidienne au même titre que Tintin ou Mickey pour les générations
précédentes. Parmi ces héros, Captain Tsubasa, Sakuragi Hamamichi ou
encore Jeanne et Serge ont un point commun. Ils sont tous sportifs, le
sport constituant un sujet important du manga au même titre que la
science-fiction ou les histoires d’amour. Au lendemain de la Seconde
guerre mondiale, alors que le Japon entreprend de se reconstruire et
que les Japonais se prennent d’amour pour la bande dessinée, les
premiers magazines de BD à grand tirage font leur apparition dans les
kiosques. C’est ainsi que le 26 mars 1959, Shônen Magazine sort son
premier numéro avec comme sujet principal la lutte tandis que quelques
jours plus tard, le 5 avril, un autre hebdomadaire consacré au manga,
Shônen Sunday fait ses premiers pas en invitant ses lecteurs à
s’intéresser au base-ball professionnel. Le mariage entre la bande
dessinée et le sport semble alors scellé, répondant aux attentes d’un
public intéressé par les exploits d’un lutteur comme Rikidôzan et ceux
d’un base-balleur comme Oshita Hiroshi. L’engouement pour la série
Kyojin no hoshi [L’étoile des Giants] de Kawasaki Noboru parue dans les
colonnes de Shônen Magazine à partir de 1966 en est la meilleure
illustration. Dans Kyojin no hoshi, le personnage principal est un
jeune garçon qui accepte de subir un entraînement spartiate pour
pouvoir être intégré dans la célèbre équipe de base-ball de Tokyo, les
Giants (Kyojin). Face à cette culture de l’effort, des lecteurs
préfèrent se tourner vers une autre série Ashita no Joe [Le Joe de
demain] de Chiba Tetsuya, l’histoire d’un boxeur solitaire refusant le
modèle de vie en vogue à l’époque.
D’autres
aventures mettant en scène des sportifs ou des sportives ont rencontré
un grand succès au cours des années suivantes à l’instar de Yawara !.
Son auteur, Urasawa Naoki, y raconte avec humour le parcours d’une
jeune judoka. L’histoire est devenue tellement populaire dans
l’Archipel que le public s’est amusé à surnommer l’actuelle championne
olympique de judo, Tani (ex-Tamura) Ryoko, Yawara-chan. Takahashi
Yôichi, à qui l’ont doit Captain Tsubasa publié en France par J’ai lu,
explique qu’il a toujours été un amateur de sport et qu’après la Coupe
du Monde de football 1978 en Argentine il a voulu utiliser la BD pour
partager son amour du ballon rond. Comme d’autres dessinateurs
spécialistes du sport, Takahashi se distingue par son désir d’être le
plus précis possible dans ses dessins. Lancé à partir de 1981 dans
l’hebdomadaire Shônen Jump, Captain Tsubasa est devenu la référence
pour de nombreux jeunes footballeurs japonais dont certains ont
participé au premier championnat professionnel inauguré en 1993. Le
Mondial 2002 qui s’est déroulé au Japon et en Corée du Sud a été
l’occasion de relancer la série, puis de proposer Hungry Heart dont la
traduction française est disponible chez le jeune éditeur parisien
Asuka. Ce manga, qui paraît actuellement dans le magazine Shônen
Champion, s’intéresse au destin d’un jeune footablleur, Kyôsuke, appelé
à devenir le meilleur buteur du pays. C’est aussi par amour du basket
que Inoue Takehiko s’est décidé à mettre en scène les aventures de
Sakuragi Hanamichi, jeune joueur de l’équipe du lycée Shôhoku. Ancien
basketteur lui-même, l’auteur de Slam Dunk, qui est édité en France
chez Kana, a su rendre l’atmosphère des rencontres de basket,
contribuant ainsi à renforcer l’intérêt des Japonais pour cette
discipline.
Le sport et ses valeurs, l’obligation de se surpasser pour réussir ou
bien les rivalités qu’il fait parfois naître sont des éléments auxquels
les auteurs de manga ne sont pas insensibles. Voilà pourquoi ils sont
si nombreux à mettre à l’honneur le sport dans leurs œuvres. De quoi
satisfaire un public confronté à de multiples défis dans leur vie
quotidienne.
C. L.

Retrouvez les ouvrages cités et plus de 2700 autres sur www.japonline.com, la base de données des livres japonais parus en France.