La moutarde me monte au nez

N’importe quel étranger en séjour dans l’Archipel peut faire l’expérience des implications du manque d’espace auquel semblent résignés la plupart des Japonais. Dans la vie professionelle comme à la maison, la promiscuité rappelle à chaque instant l’importance de considérer ses actes par rapport à un entourage très attentif et finalement très protecteur. Face à la frustration de certains Occidentaux aux prises avec leurs principes individualistes, le consentement des Japonais peut paraître déconcertant. Palliatif contemporain à cette fatalité géographique, le foisonnement technologique lié à internet leur permet d’étendre virtuellement la portée des relations interpersonnelles et d’accroître sans complexe le rayon de leur sphère personnelle, cette “dimension cachée” de l’homme dont Edward T. Hall avait mis en évidence l’aspect culturel dans les années 60. Mais puisqu’il ne s’agit que d’une compensation, qui plus est virtuelle, ce cyber-engouement n’empêchera sans doute pas l’expression d’un désir d’individualisme de plus en plus marqué chez les nouvelles générations. Alors que dans les transports en commun et bon nombre de lieux publics les annonces recommandent énergiquement aux utilisateurs d’éteindre leur portable au nom d’un soi-disant savoir-vivre, les interférences physiques directes en tout genre vont bon train. Passe les inévitables bousculades aux heures de pointe, mais je peine de plus en plus à dissimuler mon dégoût face à tous ces renifleurs qui se raclent la gorge à tout bout de champ. Et pourtant, quand l’un d’eux, après un vrombissement pour le moins répugnant, catapulte sans retenue un crachat sous vos yeux, ce même savoir-vivre vous oblige à garder pour vous votre colère: mukamuka.
Pierre Ferragut