Interview: Rencontre avec Tsuji Hitonari : Ce mal qui est en nous

Deux ans après la sortie du Bouddha blanc, prix Femina étranger en 1999, Tsuji Hitonari revient avec La Lumière du détroit toujours publié au Mercure de France et traduit avec talent par Corinne Atlan. Dans ce roman qui avait obtenu au moment de sa parution au Japon, en 1997, le prix Akutagawa, l’auteur nous invite à assister à un tête-à-tête cruel entre un gardien de prison et un détenu, camarades de classe dans leur jeunesse. La force de ce livre réside dans l’ambiguïté des rapports entre les deux hommes dont les personnalités ne sont pas forcément aussi tranchées qu’il y paraît au premier abord. De passage à Paris, nous avons rencontré cet auteur prodigue dont on n’a sans doute pas fini d’entendre parler.

OVNI : Dans votre précédent roman, Le Bouddha blanc, l’histoire avait été inspirée par votre grand-père, qu’en est-il pour La Lumière du détroit ?
Tsuji Hitonari : C’est le lieu qui a motivé ce livre. Hakodate, au nord du Japon, est une ville que j’aime. J’y ai passé une partie de mon adolescence. Et puis, il y a la prison dans cette ville qui est, elle-même, une sorte de boîte dont il est difficile de sortir. Les deux personnages principaux du roman se retrouvent dans ce lieu pour des raisons différentes. Il y en a un qui est venu s’y perdre et qui rêve d’en sortir. L’autre y est né. Il a réussi à faire autre chose avant d’y retourner. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas celui qui occupe la place du gardien qui est le plus libre des deux. Celui-là est prisonnier de son passé et de ses rapports anciens avec le détenu. La prison est un lieu privilégié pour faire ressortir cet aspect des choses car, en principe, le bien et le mal y sont présents et clairement identifiés. Et pourtant, cette distinction n’est pas aussi nette dans la mesure où il y a en chaque être humain une part de lumière et d’ombre.

OVNI : L’univers carcéral que vous décrivez dans votre roman est particulièrement dur.
T. H. : Comme je le disais, la ville est comme un sablier. C’est une sorte de boîte où la prison apparaît comme une autre prison à l’intérieur de laquelle on retrouve une autre boîte, la cellule. Le seul moment de sortie pour les détenus et les gardiens, c’est le bateau qui est lui-même un lieu fermé. Le geôlier, dont on pourrait croire qu’il est le plus libre de tous puisqu’il a le moyen de sortir, est finalement le moins libre des deux personnages. Il reste que la prison demeure un espace particulièrement sombre et difficile à vivre.

OVNI : La violence est omniprésente dans votre roman, pourquoi ?
T. H. : J’ai toujours écrit sur la violence, qui connaît un développement rapide au Japon. Mais ici, il ne s’agit pas de décrire la violence telle qu’elle est présentée dans les médias. Je propose un regard sur l’homme et sur la part de violence qui est en chacun d’entre nous. Je ne veux pas décrire un phénomène en tant que tel mais je veux essayer de comprendre ce qu’il y a derrière. Le lecteur doit aussi faire son travail en réfléchissant à sa propre part de violence. J’ai écrit ce livre pour cela.

OVNI : Dans votre roman, il y a des accents mishiméens…
T. H. : Mishima est un auteur formidable. C’est normal qu’il ait toujours une influence sur les écrivains. On ne fait pas table rase du passé. Néanmoins je pense que c’est le devoir des écrivains de dépasser ces grandes figures du passé. Et je m’y emploie autant que possible. Notre travail n’est jamais terminé. Une œuvre évolue en permanence. Il se peut qu’on trouve l’influence de tel ou tel écrivain du passé mais l’écriture est en perpétuel mouvement. En écrivant, j’ai l’impression d’être un gardien de but qui doit éviter que le but soit marqué afin de poursuivre la partie. C’est ainsi que la littérature perdure.

Propos recueillis par Claude Leblanc