Rencontre avec des hommes remarques : Tsukamoto Tetsuya ou la danse avec les coups

Il y a un côté Dr Jekyll et Mr Hyde chez Tsukamoto Shinya. A voir ses films (Tetsuo I et II, Hiruko, Tokyo Fist ou encore l’onirique Gemini) on imagine un jeune homme perturbé, tendance Cyberpunk accro à toutes les substances interdites, un démon pervers qui jouit à la vue de torrents d’hémoglobine, un être primaire dont le vocabulaire ne doit pas être plus épais qu’une lame de couteau. Et pourtant existe-t-il réalisateur au Japon plus doux, poli et réfléchi que le réalisateur de Bullet Ballet? A chacune de nos rencontres, je suis toujours surpris par le calme avec lequel il explique les atrocités qu’il fait subir à ses personnages. C’est pourtant ce personnage placide qui réalise des films – coups de poing dont le spectateur ressort lessivé, fourbu, et paradoxalement regonflé à bloc. Car Tsukamoto pratique le cinéma en exorciste, c’est le chantre de la fonction cathartique, il enfonce avec volupté ses doigts dans la plaie sanguinolente de son héros (qu’il met un point d’honneur à interpréter lui-même, avec talent) pour en extraire le mal de vivre qui le ronge. Mal de vivre dans une société trop polie, trop policée, où, par analogie homophonique, les polissons n’ont pas leur place. Mal de vivre à Tokyo, mégalopole anonyme trop bien régulée pour être totalement honnête. Mal de vivre dans une peau lisse, sans aspérités, sans piquant. Pour remédier à tout ces maux, Tsukamoto pratique une thérapie de choc dont ses héros ne peuvent ressortir que morts… ou réconciliés avec eux-mêmes. Ils entrent dans le film avec leur petite vie bien rangée, leur peau lisse de poupons privilégiés par l’existence pour mieux faire le grand saut et se retrouver, 90 minutes plus tard, au moment du générique, en publicité ambulante pour le Mercurochrome et Sparadrap (Marque déposée).
“On ne meurt pas.”
“Dans nos villes virtuelles, les gens n’ont plus la possibilité de ressentir la mort. Quand quelqu’un est sur le point de mourir, une ambulance arrive immédiatement et l’emporte, le cache. Même à l’hôpital, le mourant est seul face aux médecins, la famille doit rester dans le couloir. Le cadavre est escamoté dans les sous-sols, à la morgue. Les cadavres ont disparu de la ville. Autrefois, quand quelqu’un décédait, tout le monde était témoin de sa décomposition, on pouvait ressentir que l’homme est mortel. Maintenant, on ne meurt pas, on disparait. Comme plus personne n’est témoin de la mort, on peut se demander si on meurt vraiment, voire même se penser immortel. C’est pour ça que je suis à la poursuite des représentations de la mort dans la ville. Si la mort apparaissait plus réelle dans le quotidien, alors on se rendrait mieux compte de l’importance de vivre tant qu’on est vivant. A travers la violence physique, mes personnages cherchent la preuve qu’ils sont encore des êtres de chair et de sang, doté d’un corps qui n’est pas seulement un cerveau monté sur une paire de jambes. Il s’agit d’ailleurs plus des coups reçus que des coups donnés”.
Une quête épique
Bullet Ballet, son dernier film à sortir sur les écrans (à Paris avant Tokyo, une première!) ne fait pas exception à cette problématique. On y retrouve les obsessions du réalisateur – producteur – scénariste – cadreur – directeur artistique – éclairagiste – monteur et acteur principal, (j’ai nommé Tsukamoto) qui ne s’amuse jamais autant que quand il peut jouer les démiurges omniprésents, contrôlant son film de A à Z. La vie de Goda (interprété par Tsukamoto), publicitaire à succès frisant la quarantaine, bascule lorsque la police vient l’informer du suicide de sa compagne: elle s’est tirée une balle dans la tête. “Comment a-t-elle pu se procurer cette arme, alors que le Japon reste l’un des pays de la planète les plus hermétiques aux armes à feux?” La perte de son amie se mue en fascination pour l’instrument qui lui a ôté la vie. Passé à tabac dans une ruelle sombre par une bande de “Chima”, les gangs ultraviolents qui hantent les quartiers mal famés la nuit et redeviennent de braves petits étudiants le jour, Goda le gringalet éprouve le besoin de se venger, et de se protéger: seul un pistolet pourrait faire son affaire. Sa quête épique pour une arme à feu l’aménera à cotoyer un yakuza dépourvu de parole, à surfer sur internet pour se procurer des pièces détachées et même à contracter un mariage blanc. Au fil du film, les relations avec ses tourmenteurs évoluent, les rapports de force aussi. Sa constance à affronter le gang de Chima provoque une fascination sur Chisato, une adolescente aux tendances fortement suicidaires qui est l’égérie des Chima.
Monté sur un rythme syncopé, une des signatures stylistiques de Tsukamoto, réalisé comme toujours avec des moyens dérisoires, Bullet Ballet est sans doute l’uvre la plus aboutie des films indépendants de Tsukamoto (Hiruko et Gemini étant des films de commande pour les studios). Ceux qui avaient apprécié ses précédents films retrouveront la façon magistrale dont il filme Tokyo. Il n’a pas son pareil en effet pour dénicher des angles de prise de vue apocalyptiques qui métamorphosent la capitale nipponne en cité oppressante, croulant sous l’acier et le béton.
Bref un film qui ravira ses admirateurs, et ne manquera pas de surprendre ses nouveaux spectateurs.
Etienne Barral


 

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