La sortie du tunnel ?

Dans son dernier ouvrage intitulé Kawari (Le Changement), Milton Ezrati, responsable des investissements chez Nomura, explique que le Japon du XXIè siècle sera bien différent de celui du XXè siècle. Aussi les pays occidentaux, qui croyaient que la crise avait définitivement mis à genou l’économie nippone, seraient bien inspirés d’observer les mutations qui s’opèrent dans l’Archipel pour ne pas être de nouveau surpris par la puissance et la confiance retrouvée du pays du Soleil levant tant au niveau économique que politique.
Depuis l’éclatement de la bulle financière au début de la décennie, le Japon a entamé une profonde révolution dont on ne mesure pas encore totalement la portée mais qui permet assurément d’entrevoir l’avenir avec optimisme. Certes tout n’est pas rose et les changements opérés n’ont pas eu que des conséquences heureuses pour les Japonais, mais ils ont permis à l’Archipel de se séparer d’un mode de fonctionnement hérité de la Seconde guerre mondiale et inadapté aux réalités de cette fin de siècle. Sur le plan politique, le paternalisme de la classe dirigeante a volé en éclats au milieu des années 90 avec le refus des Japonais d’être gouvernés par des hommes pour qui les mots “responsabilité et engagement” étaient synonymes de “démission et corruption”. Et même si la plupart des petits partis créés après l’échec du Parti libéral démocrate en 1993 n’ont pas été jusqu’au bout de leur logique réformiste, ils ont cependant amené les grandes formations à “faire de la politique autrement” d’autant plus que les Japonais, dans leur grande majorité, ont rejeté “un système de décision centralisé et ont montré moins d’empressement à soutenir une pensée économique unique”. Le résultat de cette évolution au plan politique s’est traduit par le retour du PLD à la tête du pays avec un homme, Obuchi Keizô, dont la principale particularité est d’avoir entrepris une série de réformes importantes et symboliques à partir desquelles le Japon va pouvoir retrouver sa confiance passée.
Au niveau économique, le constat est le même. L’inadaptation du système hérité lui aussi de la Seconde guerre mondiale comme l’a démontré Noguchi Yukio dans son ouvrage 1940 nen taisei (Le système 1940, Tôyô Keizai Shimpôsha, 1995) a conduit le pays dans une impasse dont il a eu beaucoup de mal à sortir. Les entreprises, qui ont tardé à prendre des mesures de restructuration, se sont lancées dans un vaste processus peut-être plus douloureux que s’il avait été entrepris plus tôt. Le taux de chômage élevé qui frôle les 5 % en est l’illustration. Néanmoins, il était indispensable que les mastodontes de l’économie nippone se mettent au diapason. Les banques dont le rôle a été crucial dans la crise ont traîné des pieds pour entreprendre leur adaptation. Finalement, sous la pression de l’Etat et face aux dangers de disparition, elles ont pris conscience de la nécessité de faire leur révolution. Nul doute que la fusion des banques Dai-ichi Kangyô, Fuji et Industrial Bank of Japan annoncée le mois dernier participe de ce mouvement. Et si de nombreux problèmes subsistent dans ce secteur, notamment celui des créances douteuses, il est clair que la participation des institutions financières à l’élan réformateur est de nature à accélérer le retour du Japon sur le devant de la scène.
L’arrivée d’une nouvelle génération d’entrepreneurs de la trempe de Son Masayoshi, patron de Softbank, et l’engagement de nombreuses entreprises dans le secteur multimédia montrent qu’elles ont su prendre le virage technologique qui est en train de bouleverser l’économie mondiale. “C’est vrai que l’Amérique nous a vaincu sur le terrain technologique”, reconnaissait récemment Muroya Nobuhiro, responsable de la stratégie à l’Agence des sciences et techniques, avant d’ajouter que “le Japon souhaite aujourd’hui trouver les moyens de rebondir sur ce créneau”. Les nouveaux venus comme Mikitani Hiroshi, jeune responsable de Rakuten Shijô, vaste centre commercial en ligne (700 boutiques) qui rencontre un succès important (80 000 clients par jour), donnent tout son sens à cette révolution culturelle qui touche aujourd’hui l’Archipel.
Il y a en effet quelque chose de révolutionnaire dans la période que traverse aujourd’hui le Japon. Au niveau de la société, les règles qui la régissait sont aujourd’hui systématiquement remises en cause par une population qui veut être maître de son destin. L’engagement des Japonais dans les ONG, la multiplication des référendums d’initiative populaire ou le désir affiché de s’assurer une qualité de vie sont autant de preuves d’une mutation de la société nippone. Toutes ces évolutions ne se font pas dans la douceur et font apparaître de nouveaux problèmes pour lesquels il faudra trouver des solutions. Néanmoins le Japon a résolument choisi de prendre un nouveau départ et il est indispensable que les occidentaux, les Européens en particulier, prennent la mesure de cet engagement pour ne pas être une nouvelle fois surpris par le dynamisme japonais.

Claude Leblanc