GONDA MANJI

Où en est la littérature policière au Japon ?
Gonda Manji : En dépit de la situation difficile que traverse le secteur de l’édition, la littérature policière poursuit son développement et a de nombreux lecteurs. Le charme des œuvres d’auteurs réputés comme Miyabe Miyuki, Higashino Keigo, Akagawa Jirô, Ayatsuji Yukito, Nishimura Kyôtarô, Shimada Sôji, Kirino Natsuo ou encore Uchida Yasuo assure une stabilité dans les ventes d’ouvrages. Par ailleurs, ces dernières années, on a assisté à l’émergence d’un nouveau genre, le roman se déroulant dans l’univers de la police dont Konno Bin, Yokoyama Hideo, Ozawa Arimasa, Sasaki Jô et quelques autres sont les fers de lance. Dans ces romans, on décrit les pratiques parfois répréhensibles de la police, les flics ripoux et les dernières techniques d’investigation. C’est aussi l’occasion de comprendre qu’un seul détective même brillant n’est pas toujours en mesure d’affronter les crimes de grande envergure. Ces œuvres ont souvent en arrière plan les affaires au sein même de la police dont les médias se sont fait l’écho. J’ajouterais également la vague néo-sensualiste (shinkankakuha) incarnée par de jeunes auteurs qui privilégient les ambiances fantastiques plutôt que le monde réel pour raconter des histoires pleines de suspense et de rebondissements. La plupart de ces écrivains ont été très influencés par la musique rock et sont très versés dans l’horreur. Parmi les plus populaires actuellement, on peut citer Isaka Kôtarô, Michio Shûsuke et Sakuraba Kazuki. Enfin, de nombreux lecteurs se sont laissés séduire par les romans à suspense qui se déroulent dans le milieu médical. Kaidô Takeru est l’un des auteurs les plus appréciés dans ce genre en plein essor.

Y a-t-il des différences notables entre la littérature policière japonaise et les productions étrangères, notamment celles qui viennent des pays anglo-saxons ?
G. M. : Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la littérature policière japonaise a connu la même diversification que celle produite en Occident. On trouve désormais au Japon les mêmes catégories de romans policiers qu’ailleurs dans le monde. Je pense qu’on peut dire que la littérature policière nippone a atteint le niveau de celle des pays anglo-saxons. En revanche, les romans psychologiques à la française sont quasi absents. De ce point de vue, il existe des différences entre les polars français et ceux écrits au Japon. On a également vu apparaître un courant néo-traditionnaliste lié à l’essor des jeux vidéo à la fin des années 1980. Il s’agit d’un retour à des œuvres qui privilégient le mystère, les énigmes, les meurtres inexplicables. Je crois que ce phénomène n’est guère répandu dans d’autres pays.

Selon vous, quels sont actuellement les meilleurs auteurs de romans policiers au Japon ?
G. M. : Si je compare au maître de l’avant-guerre Edogawa Ranpo et à celui de l’après-guerre Matsumoto Seichô, je dois dire qu’il n’y a actuellement aucun écrivain capable de rivaliser avec eux. Néanmoins je prends plaisir à suivre le travail de ces jeunes auteurs qui redonnent toute sa place au suspense.

En 2009, le Japon a célébré avec enthousiasme le centenaire de la naissance de Matsumoto Seichô. Est-ce que l’influence de cet écrivain se fait encore sentir de nos jours ?
G. M. : La société n’est plus du tout semblable à celle que Matsumoto Seichô a connue. L’avènement des outils de communication comme Internet ou le téléphone portable a tout bouleversé. Tandis qu’on a vu apparaître la réalité virtuelle, la tendance à l’anonymisation n’a cessé de se renforcer. Dans le même temps, la nature des crimes et les méthodes pour les résoudre ont évolué. Avec le développement d’Internet, des personnes qui ne se connaissent pas peuvent commettre des délits et les escroqueries sont plus faciles grâce à l’anonymat en vigueur sur la Toile. De plus, on voit se multiplier les crimes gratuits comme celui commis, en juin 2008, dans le quartier d’Akihabara à Tokyo et les crimes en série sur le modèle de ceux en vogue aux Etats-Unis. Par conséquent, l’influence de Matsumoto sur la littérature policière actuelle est très faible. Il n’a jamais abordé les crimes sur le Net ni les crimes en série. Mais en mettant l’accent sur des énigmes liées à des événements en prise directe avec le quotidien des Japonais, en s’intéressant aux dysfonctionnements de la société (corruption, discrimination) et en tirant une dimension romanesque, il a créé quelque chose qui lui a survécu. C’est pourquoi, 18 ans après, il y a encore beaucoup de Japonais qui apprécient son œuvre. Les romans qui se déroulent dans l’univers de la police ou celui de la médecine sont actuellement très populaires au Japon. C’est tout à fait normal dans la mesure où ils reflètent l’évolution de la société japonaise. Ce que je veux dire par là, c’est que la voie ouverte par Matsumoto, le polar social, est toujours empruntée même si elle a beaucoup évolué. Enfin, les rapports entre argent et politique, qui sont devenus de nos jours très problématiques, ont occupé une place importante dans l’œuvre de Matsumoto. En ce sens, on peut dire que le courant incarné par Matsumoto s’est fixé une bonne fois pour toute dans la littérature policière japonaise.

Né en 1936, Gonda Manji est un des meilleurs connaisseurs du roman policier au Japon. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui lui ont valu plusieurs récompenses.
Il a notamment codirigé Nihon Misuterî Jiten [Dictionnaire du polar japonais, éd. Shinchôsha, 2000].

Propos recueillis par Gabriel Bernard