Entretien : ENIGMATIQUE KAWABATA (1)

A l’occasion de la sortie au PUF d’un ouvrage consacré à Kawabata*, Guibourg Delamotte s’est entretenu avec son auteur, Cécile Sakai, professeur de littérature japonaise à Jussieu et traductrice, pour mieux cerner l’ambiguïté, le non-dit et l’inachevé de Kawabata, cet illustre écrivain qui s’est suicidé en 1972, quatre ans après avoir reçu le prix Nobel de littérature.

– Kawabata utilise pleinement toute la latitude que lui offre la langue japonaise. Il se sert notamment des imprécisions grammaticales qu’elle autorise et qui font du lecteur un “coéquipier” de l’auteur. De quel ordre sont les difficultés que rencontre de ce fait le traducteur de Kawabata ?
Traduire des langues de cultures aussi éloignées que le japonais et le français est difficile -comme ça peut l’être pour le chinois ou l’arabe. Il y a un effort énorme à faire pour, au minimum, transmettre le sens initial, et, au mieux, transposer l’effet produit par le texte sur son lecteur dans la langue d’origine. La distinction que j’établis est la suivante : si l’auteur a voulu créer une image originale, le traducteur doit essayer, par une image similaire, de créer un effet comparable ; si l’auteur, en revanche, a eu recours à une expression “standard”, le traducteur doit essayer de trouver une expression équivalente en français.
Le traducteur d’un écrivain non-contemporain est à cheval sur un double décalage : culturel, et historique. Le traducteur doit trouver l’équilibre qui rende l’œuvre accessible au lecteur étranger contemporain sans en atténuer la spécificité.
Les textes de Kawabata sont particulièrement difficiles à traduire. Chez Tanizaki par exemple, la langue donne le sentiment d’une grande cohérence. Or on a, avec Kawabata, un “art organisé” de l’implicite. Les lecteurs japonais de Kawabata ont le sentiment qu’ils ne savent pas très bien où l’auteur a voulu les mener, mais restent sur ces impressions très belles que peuvent laisser les chefs d’oeuvre. Le traducteur lui, doit s’interroger et “prendre parti” du point de vue du sens.

– Kawabata laisse des blancs dans sa narration ; ses récits sont parfois de véritables “récits à clés” ; les parcours de ses personnages sont lacunaires et leurs liens entre eux ne sont pas toujours établis. Applique-t-il là une conception du roman, sombre-t-il dans la facilité ou s’agit-il d’une approche personnelle de l’écriture ?
Aucune signification immuable ne peut émerger d’un texte de Kawabata. Il laisse des non-dits dans l’intrigue, défie la logique dans l’enchaînement de ses séquences, fait des descriptions parcellaires et des jeux grammaticaux dont il parle lui-même dans ses Essais. Il était par conséquent parfaitement conscient d’un certain nombre de glissements conceptuels à l’oeuvre dans ses textes. Il prétendait avec coquetterie qu’il maîtrisait mal sa langue. Il se reprochait de ne pas délivrer un message intelligible à ses lecteurs.
On a l’impression à divers stades de sa vie, notamment sur la fin, que certains de ces dispositifs sont devenus des “procédés”. Il use et abuse notamment de la juxtaposition de contraires (la souillure et la pureté par exemple) dans Tristesse et Beauté.
Néanmoins, on trouve déjà cette manière d’écrire dans ses œuvres de jeunesse. C’était une approche authentique, qu’il n’avait pas eu besoin de se fabriquer, mais qu’il a été amené à systématiser avec le temps.
L’expérience de la solitude extrême de Kawabata a sans doute beaucoup influencé sa perception du monde et l’a conduit à refléter une certaine incohérence de la réalité dans son écriture plutôt que de chercher à rationaliser le vécu de son expérience.

– Vous évoquez dans votre ouvrage le caractère “infini” des récits de Kawabata, infini du fait que Kawabata retravaillait sans relâche ses œuvres. Faites-vous un lien entre sa recherche de la perfection dans l’art, sa volonté d’affirmer que lui seul était juge du caractère achevé ou non de ses œuvres, et la manière dont il s’est donné la mort en 1972 ? Est-ce qu’il n’y avait pas dans son suicide à la fois une volonté de maîtriser sa vie comme son œuvre en choisissant le moment de sa fin ? Est-ce qu’il n’y avait pas là volonté de remédier à l’imperfection de la vie ?
On peut en effet noter chez Kawabata un souci de perfection qui le conduit en permanence à retravailler ses œuvres et une volonté d’affirmer ses droits sur sa création, au-delà de l’étape commerciale qu’est finalement la publication.
Les critiques au Japon ont qualifié sa mort de presque naturelle. Depuis 10 ans pratiquement, Kawabata n’était plus très productif, à l’inverse de Mishima qui se suicide au sommet de sa carrière, après avoir remis le manuscrit de La Mer de la fertilité. Au premier abord, le caractère définitif de cet acte était en opposition avec son attitude littéraire : il décide de tracer un trait. Pourtant, la conception de la mort qui ressort de ses romans, une conception cyclique, atténue ce caractère définitif et permet en effet de “réconcilier” l’auteur et sa mort.
Guibourg Delamotte
A suivre…







Kawabata, le clair-obscur
Cécile Sakai,
Coll. Ecriture,
PUF, 2001.
Prix : 20,19