Pour une critique du neonationalisme

La récente élection en avril dernier à la municipalité de Tokyo de Ishihara Shintaro, faucon du Parti libéral démocrate, est sans aucun doute un signe avant-coureur de la résurgence d’un néonationalisme au Japon. Takahashi Tetsuya, philosophe et professeur à l’Université de Tokyo qui travaille de longue date sur l’holocauste, la mémoire et la guerre s’est affirmé comme un des nombreux intellectuels japonais à lutter contre le révisionisme. Dans une suite de deux articles, nous présentons l’intervention du professeur Takahashi, organisée par “Cultures Plurielles”, qu’il a faite le 27 mars dernier à Espace Japon.
Depuis le milieu des années 1990, une tendance qu’on ne peut pas ne pas appeler “néonationaliste” se manifeste au Japon suscitant une controverse acharnée. Il s’agit d’un débat d’envergure nationale. Intervenant moi-même dans cette controverse vis-à-vis de ce courant de pensée, je ne ferai pas simplement une présentation du débat, mais plutôt une analyse critique de ces discours néonationalistes qui sont de deux types. Le premier type de discours représente la pire partie de cette tendance nationaliste, la partie presque chauviniste mais aussi négationniste. Ce type de discours se donne très bizarrement le titre de “vision libérale de l’histoire japonaise” (é©óRéÂã`éjä, jiyûshugi shikan). Son représentant s’appelle Fujioka Nobukatsu. Le deuxième type de discours est celui de Kato Norihiro qui se focalise sur les conditions de l’après-guerre japonaise.
La vision libérale de l’histoire japonaise, cette pire partie du néonationalisme japonais contemporain, malgré son influence non négligeable, me parait très facile à refuter dans sa perversité alors qu’il est plutôt plus délicat de percevoir les éléments néo-nationalistes et leur enjeu dans le discours de Kato.
Alors, je commencerai par le cas de cette prétendue “vision libérale de l’histoire japonaise” avancée par Fujioka qui est professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Tokyo, leader d’un soi-disant “Comité de recherche sur la vision libérale de l’histoire”. Il oppose sa vision de l’histoire à la conception “masochiste” de l’histoire japonaise, imposée au Japon, selon lui, par les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. “La conception masochiste de l’histoire japonaise” ou la conception suicidaire, ou encore, la conception suicidogène de l’histoire japonaise, si vous voulez. On dit é©ãséjä (jigyaku shikan) en japonais. C’est une expression pour caricaturer, dénigrer et reprocher l’attitude de certains Japonais qui reconnaissent la culpabilité de leur pays et assument la responsabilité des guerres d’agression et de colonisation des autres pays asiatiques par l’Empire japonais. Il est vrai que cette expression a toujours existé chez les hommes politiques et idéologues très conservateurs après la défaite. Mais elle n’est plus leur apanage. La propagande des néonationalistes a réussi à faire adopter cette expression aux étudiants et aux citoyens ordinaires comme une expression à la mode. Beaucoup de Japonais sont maintenant convaincus que leurs compatriotes qui critiquent le passé impérialiste du Japon sont “masochistes” parce que la critique de la patrie est toujours “masochiste”.
Le professeur Fujioka a créé avec le professeur Nishio Kanji le “Comité de rédaction pour de nouveaux manuels scolaires d’histoire japonaise”. Pourquoi les manuels scolaires ? Parce que, selon eux, ” ils sont remplis de passages “masochistes” qu’il faut biffer pour recouvrer la dignité nationale des Japonais. Les buts cruciaux de leurs attaques acharnées sont les descriptions du massacre de Nankin et de l’affaire des “femmes de réconfort”.
Je soulignerai ici que le négationnisme dans sa version japonaise procède, peut-être spontanément, de la même manière que le négationnisme de la shoah…. En effet, les affirmations de Fujioka et de Nishio comprennent les thèses suivantes :
l Le massacre de Nankin n’a jamais eu lieu. Le système des “femmes de réconfort” de l’armée japonaise n’a jamais existé non plus.
l Les “femmes de réconfort” n’étaient pas des esclaves sexuelles. Ces mots ne désignent qu’un “simple acte de commerce” ou encore “de la banale prostitution”.
l Le nombre de victimes chinoises du sac de Nankin est beaucoup plus faible qu’on ne le croit. Le chiffre officiel du côté chinois, c’est-à-dire 300 000, est impossible. Tous les morts civils chinois, ou presque, ont été sacrifiés par l’armée chinoise elle-même.
l Le Japon n’était responsable ni de la colonisation de la Corée, ni de la Guerre avec la Chine. Tout au contraire. Ce sont la Corée et la Chine qui en étaient responsables, puisqu’elles étaient trop impuissantes et trop retardées dans leur processus de modernisation pour bloquer l’invasion des pays occidentaux en Asie.
l A l’époque de l’envahissement japonais dans des pays asiatiques, la vraie menace pour les pays de l’Asie de l’Est n’était pas le Japon, mais les grandes puissances occidentales et la Russie en particulier.
l Le massacre de Nankin et l’affaire des “femmes de réconfort” sont des histoires inventées par la propagande des “influences anti-japonaises de l’extérieur et de l’intérieur du Japon.
Je crois que l’homologie ou le parallélisme est tout à fait clair entre le négationnisme occidental et le négationnisme extrême-oriental.
Je ne fais pas ici les réfutations des thèses négationnistes japonais. Je voudrais noter seulement ceci : dans sa version japonaise aussi bien que dans sa version occidentale, l’essence idéologique du négationnisme est manifeste surtout dans son 6ème point.Les négationnistes recourent toujours à l’existence supposée de “complot”, de “conspiration” universels. Selon Fujioka et Nishio, ces complots auraient été tramés, d’une part, par les pays étrangers qui haïssent la prospérité du Japon, à savoir : les grandes puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, l’Union soviétique, la Chine et la Corée. D’autre part, ces prétendues conspirations auraient été fomentées, selon Fujioka et Nishio, par les Japonais anti-japonais, surtout les médias anti-japonais du Japon. Ces Japonais anti-japonais seraient constitués de la gauche du Komintern et de la gauche “citoyenne” ou “démocratique”.
Fujioka déclare solennellement que les influences anti-japonaises de l’extérieur et de l’intérieur se servent de l’affaire des “femmes de réconfort” comme moyen décisif pour démolir psycho-logiquement la Nation japonaise. C’est un complot de grande envergure, lié aux influences internationales, pour entreprendre de détruire le Japon. Si cette tendance remporte la victoire, il ne resterait plus rien du Japon au XXIe siècle. Donc, qu’il s’agisse du prétendu complot des Juifs ou du complot des influences anti-japonaises, on a du mal à savoir si ces thèses découlent d’une sorte de délire de persécution ou si elles ne sont que démagogie intentionnelle. Quoiqu’il en soit, ce qui est dominant ici, ce n’est rien d’autre qu’un sentiment pervers de persécution, une méfiance vis-a-vis des autres et la projection de mauvaises intentions.
Je pense ici au fait qu’en ex-Yougoslavie, après la fin de la guerre froide, les conflits de purification ethnique ont été guidés par un souci de correction du passé permettant de détourner l’attention du peuple vers une histoire idéalisée de son ethnie, sous l’influence des autorités, des média et des intellectuels. Si j’ose dire, le négationisme japonais essaie de réaliser une purification ethnique de “son histoire nationale” et cela, à partir d’une purification ethnique de la “nation japonaise” elle-même, en mettant à l’écart les non-Japonais et les “anti-Japonais”. C’est pourquoi je crois qu’il n’y aura aucun avenir dans ce courant du néonationalisme japonais .
Takahashi Tetsuya
Dans le prochain numéro, M. Takahashi s’intéressera au deuxième discours néonationaliste japonais représenté par Kato Norihiro.


 

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