LA DERNIERE GOUTTE DE SAKE – 8

GANTAN, TOP CHRONO
Vous faites quoi, vous, le premier jour d’une année qui se met en branle? Après les agapes du réveillon, les cotillons et le champagne, il y a de fortes chances que le 1er janvier au matin, les plumes de votre couette vous semblent bien lourdes et que votre premier souci soit de tenter de grappiller encore quelques heures de sommeil avant d’affronter les 364 jours et demi à venir.
A Tokyo, comme dans tout le Japon, le changement d’année calendaire est plus sobre. La soirée du réveillon (ômisoka – le dernier des derniers jours de l’année) a été consacrée au sempiternel duel rouge et blanc en chansons de la NHK (Kôhaku utagassen), qui réunit sur un même plateau les quelques 50 chanteurs et groupes musicaux les plus populaires du pays. Symbole de la cohésion entre les générations, le Kôhaku propose à la fois du enka (de la bluette sentimentale) et du pop-rock, il y en a ainsi pour tous les goûts. Peu avant minuit, tout le monde sort affronter le froid nocturne pour aller au temple du voisinage. Au temple bouddhiste retentissent les 108 coups de cloche censés symboliser les 108 désirs terrestres dont l’âme pure doit chercher à se débarrasser. Les 107 premiers coups résonnent dans les derniers instants de l’année qui s’achève, tandis que le 108ème inaugure avec précision l’année qui débute. Admirez la méticulosité de l’exercice… Au sanctuaire Shintô, les associations locales proposent aux fidèles ayant bravé le froid pour venir implorer les kamis (les dieux) de se réchauffer avec une coupe d’amazake, une boisson peu alcoolisée à base de riz fermenté.
Ceux qui n’ont pas eu le courage de sortir de leur kotatsu (table basse recouverte d’une couverture et chauffée par une résistance électrique fixée sous le plateau) pour aller saluer les dieux se seront contentés d’un bol de toshikoshi soba (littéralement, les nouilles de sarrasin du passage de l’an). Ces nouilles symbolisent la continuité, puisqu’on est supposé en entamer une extrémité dans l’année qui s’achève pour terminer de l’aspirer une fois passée dans l’année qui commence. Là encore, un certain degré de précision s’impose, merci Seiko ou Citizen… Au Japon il n’y a pas que les Shinkansen qui partent à l’heure, même les rites les plus conviviaux supposent de garder un œil sur la pendule. Heureusement qu’en France, le début d’année n’est pas tributaire des horaires de l’Eurostar…
Le premier janvier à l’aurore, une fois les kamis retournés à la quiétude des sanctuaires et les nouilles soba avalées sur toute leur longueur, ce sont les facteurs qui s’activent. Dans tout le pays, une nuée de mobylettes rouges de la poste circule dès potron-minet pour livrer les milliards de cartes de vœux que s’échangent les Japonais à l’occasion de la nouvelle année. Là encore, la précision est de mise. Pour pouvoir être livrées au jour dit, les cartes ont dû être postées avant le 25 décembre, les postiers se chargeant de l’embargo puis de les remettre à leurs destinataires le premier janvier. Cela suppose une logistique au niveau national dont le Japon conserve jalousement le secret.
Le jour de Gantan (le premier de l’an) au réveil donc, le premier geste de tout Japonais qui se respecte sera de foncer vers sa boîte aux lettres pour ramener le paquet de nengajô (cartes de vœux) encore fumant et en analyser le contenu. Anciens camarades de collège, voire d’école primaire, membres plus ou moins éloignés de la famille, collègues de bureau, rencontres professionnelles, amis, partenaires de golf ou d’ikebana, le réseau social de base de chaque individu se manifeste le premier janvier au matin, plus sûrement encore que sur Facebook, au travers des cartes reçues. Cela fait bien sûr plaisir de recevoir tous ces témoignages d’amitié, de constater que malgré les années et les distances, perdurent des liens symboliques et sympathiques. Mais c’est aussi source de stress, car qui a reçu une nengajô devra (aurait dû…) lui aussi en envoyer. En son for intérieur, qui n’a jamais pensé «Mince, Tanaka-san m’a envoyé une carte, je l’avais oublié lui. Va falloir que je lui réponde», ou encore «Une carte de Suzuki-san? Mince, je ne me souviens plus si j’ai pensé à lui envoyer une carte cette année»? Heureusement, il existe désormais des logiciels conçus sur mesure pour enregistrer, et suivre avec précision d’une année sur l’autre, l’état des lieux des relations épistolaires entre les intéressés. La spontanéité des liens en pâtit certes un peu, mais quelle tranquillité d’esprit…
Etienne Barral
Illustration : Pierre Ferragut


 

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