VOYAGE : A LA RENCONTRE D’UN TOHOKU MAGIQUE ET ENVOUTANT

Au printemps 1689, le poète Bashô entreprit de parcourir en cinq mois les provinces du nord de l’Archipel. C’est à cette occasion qu’il composa ce que l’on considère comme son chef-d’œuvre absolu : Oku no hosomichi (La Sente étroite du bout du monde). Les paysages qu’il traversa dans la région du Tôhoku (Akita, Aomori, Fukushima, Iwate, Miyagi et Yamagata) lui inspirèrent quelques-uns de ses plus beaux poèmes. En choisissant de nous rendre dans cette partie du Japon près de 320 années plus tard, nous nous demandions si la magie opèrerait de nouveau et si sa beauté sauvage désormais légendaire nous envoûterait aussi. Après avoir sillonné les routes du Tôhoku, notre réponse est affirmative. Le Tôhoku est bel et bien magique.

Defuno tobu   蝶の飛ぶ
Bakari no naka no    ばかり野中の
Hikage ka na    日陰哉
 
Un papillon s’allume
Dans le champ s’envole
Un soleil

Après douze heures de vol et un passage obligé par Tokyo, capitale extraordinaire aux mille lumières, notre voyage dans le Tôhoku peut commencer. Le train d’abord, à grande vitesse de Tokyo à Sendai, principale cité de la région, dont la relative tranquillité tranche avec l’agitation de Tokyo. Le contraste est encore plus vif lorsque nous quittons les zones habitées pour la campagne, donnant tout son sens au vieil adage “l’envers vaut l’endroit”. Le Japon de l’envers, celui de l’intérieur, de la campagne, vaut mille fois celui de l’endroit, cette côte industrialisée aux villes immenses et bigarrées où l’individu perd rapidement ses repères. Ici, l’homme retrouve sa place au milieu de la nature qui a choisi de revêtir ses plus belles couleurs, celles de l’automne au moment de notre visite. Les dégradés de verts, pilonnés de rouges vifs dégringolent des collines. Les plus humbles jardins respirent bien sûr la sérénité que l’on est en droit d’attendre d’eux. Devant ces éclats de couleurs qui valent bien nos villes électriques, on ne peut que s’identifier au Bashô pénétré par la beauté d’une nature bien décidée à nous en mettre plein les yeux.
 
Sama zama na   さまざまな
Koto omoidasu    こと思い出す
Sakura ka na    桜かな
Tant et tant
De souvenirs
Au long des cerisiers
 
Le Tôhoku, c’est donc avant tout la nature. Les touristes japonais le savent bien. Ceux qui ont le temps de voyager, c’est-à-dire les retraités, viennent se délecter du spectacle, abandonnant le béton et le verre pour le bois et le chaume. Ils apprécient comme nous de découvrir les expositions de chrysanthèmes et les ateliers d’artisanat qui sont tous implantés dans des lieux où le paysage environnant constitue à chaque fois un nouveau défi pour le regard. Le relief n’est pas étranger à cette atmosphère. La montagne omniprésente nous enveloppe et nous invite à partir à sa rencontre. Le mont Zaô et son sommet culminant à 1850 m figurent parmi nos objectifs. Le téléphérique qui nous y amène surplombe des alpages et des forêts de sapins. La brume qui s’effiloche à la cime des arbres a quelque chose de fantastique. Et puis, lorsque nous parvenons à destination, la végétation a disparu. L’ambiance est minérale. L’eau du lac formé dans le cratère de ce volcan change de couleur cinq fois par jour, dit-on par ici. Voilà pourquoi on lui a donné le nom de Goshiki-numa (lac aux cinq couleurs). La magie, une nouvelle fois, est au rendez-vous. S’il faisait plus chaud, on plongerait volontiers dans cette eau turquoise.
 
Mumegakani    むめがかに
Notto hi no deru   のっと日の出る
Yamaji ka na    山路かな
Chemins de montagne
Une odeur de prunier
Et soudain le point du jour
 
Inutile de prendre des risques. L’eau ne manque pas dans la région. Qui plus est, elle est chaude. Dans les très nombreuses stations thermales (onsen), on peut une fois encore profiter des bienfaits de la nature. Le Tôhoku semble avoir été façonné pour le voyageur. A chaque étape, celui-ci a la possibilité de s’arrêter dans l’un des nombreux hôtels thermaux que les Japonais fréquentent avec assiduité. Et pour cause. Chacun d’entre eux a sa personnalité. Outre les bains, sources de réconfort après une journée de découvertes, ils proposent des spécialités culinaires pour le moins renversantes et pour lesquelles certains sont prêts à faire des centaines de kilomètres. Le Shinzan-nabe, littéralement “le ragoût du fin fond de la montagne”, un ragoût de faisan, en fait partie. Après le bain, tous ces mets réveillent nos papilles et annoncent de nouvelles aventures gustatives faites de poisson évidemment. Le Tôhoku est un pays de montagne, mais c’est aussi un pays de mer. Les sushi et autres sashimi qui égrènent nos repas nous le rappellent sans cesse tout comme l’embarcation que nous empruntons depuis le port de Shiogama. A l’instar de Bashô qui se rendit à Matsushima en bateau, nous cinglons droit dans la baie de Matsushima où plus de 200 îlots aux formes étranges et couverts de pins offrent un spectacle d’une beauté saisissante. Sur l’un d’entre eux, le petit temple de Godai-dô domine la mer. Erigé au IXème siècle, il renferme cinq statues que l’on ne peut voir que tous les 33 ans. Nouveau mystère. Pour l’éclaircir, il faudra revenir en 2039, date de la prochaine ouverture au public. En attendant, Matsushima  ne manque pas de lieux sacrés : le magnifique temple zen Zuigan-ji succède à Entsû-in, Yotoku-in ou encore Tenrin-in. Surnommée la “ville temple”, Matsushima n’a pas volé sa réputation. Après la nature, c’est le génie de l’homme et sa capacité à façonner la matière qui nous imposent le respect.
 
Matsushima ya    松島や
Aa Matsushima ya    ああ松島や
Matsushima ya    松島や
 Matsushima !
Ô Matsushima
Matsushima !
 
On reste en effet sans voix devant la dextérité des artisans du Tôhoku qui, d’un simple morceau de bois cylindrique, ont créé les kokeshi. Ces poupées de bois produites depuis le XIXème siècle représentent des femmes stylisées. Peintes à la main avec finesse, elles sont la quintessence du Tôhoku. Elles portent, dit-on, bonheur et éloignent le mauvais sort. Et même si Bashô n’a pas connu les kokeshi, nul doute qu’il a trouvé dans le Tôhoku le bonheur et l’inspiration qu’il lui ont permis de composer ses meilleurs poèmes. Et pour nous autres simples voyageurs, il ne nous reste plus qu’à poursuivre notre chemin à la découverte des secrets du Tôhoku.
 
Omoshiro ya   おもしろや
Kotoshi no haru mo    今年の春も
Tabi no sora    旅の空
 
Cela me fait sourire
Un printemps à nouveau
Sous le ciel du voyage

Jean-Etienne Portail

Les poèmes de Bashô publiés dans cet article sont extraits de Jours de printemps, trad. par Alain Kervern, éd. Arfuyen, 1988.


Le petit temple de Godai-dô dans la préfecture de Miyagi renferme des trésors
que l’on ne peut voir qu’une fois tous les 33 ans.


Le cratère du Mont Zaô dans la préfecture de Yamagata et son lac aux cinq couleurs.

Travail de précision pour cette femme qui applique la couleur sur
les kokeshi, ces poupées de bois symboles du Tôhoku.


La brume dans les arbres à l’approche du sommet du Mont Zaô.
Une atmosphère fantastique règne dans cette région.

 

 

Photos:Jean-Etienne Portail

 

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A Lire

Avant de vous rendre dans cette région, nous pourrions vous conseiller de consulter quelques guides classiques. Nous vous recommandons plutôt de lire le recueil de Bashô Oku no hosomichi dont une très belle traduction (L’étroit chemin du fond) signée Alain Walter vient de paraître aux éditions bordelaises William Blake & Co (30€).  Il ne faut pas s’en priver. Ruez-vous également sur Neige rouge de Katsumata Susumu (éd. Cornélius, 2008, 22€). Cet ensemble de nouvelles graphiques est une merveilleuse plongée dans le quotidien du Tôhoku, certes un peu suranné mais tellement attachant. On y retrouve toute la magie de cette partie du Japon où, malgré la rudesse de la vie, chacun trouve le bonheur d’y vivre.

 


 

Pratique

S’y rendre
Il n’y a pas de vols directs entre Paris et Sendai. Il faut donc transiter par Tokyo, Nagoya ou Osaka et emprunter les lignes intérieures. Mais le Japon est avant tout le pays du train. Voyager par le rail est un pur plaisir. Avant de partir, pensez à vous munir du fameux Japan Rail Pass vendu entre 28 300 yens et 57 700 yens selon la durée. Celui-ci vous permet d’emprunter ensuite gratuitement les principales lignes de chemin de fer et donc de parcourir le Tôhoku. Si vous ne souhaitez vous rendre que dans cette région, il existe le JR East Rail Pass moins cher (de 20 000 yens à 32 000 yens selon la durée).
Y séjourner
Les hôtels comme les restaurants ne manquent pas dans cette partie du Japon. Ce serait faire injure aux hôteliers et aux restaurateurs que de désigner tel ou tel plus qu’un autre tant la qualité de l’accueil et de la nourriture est à faire pâlir la plupart de nos champions français. Néanmoins, ceux qui feront une halte à Matsushima serait bien inspiré de goûter la spécialité locale de quenelles de poisson (sasa kamaboko) ou de brochettes de calamar. Et puis, n’hésitez jamais à vous arrêter dans l’une des très nombreuses stations thermales de la région comme Naruko onsen. Vous comprendrez alors peut-être l’importance du bain pour les Japonais.

Y voir
A Sendai, le sanctuaire Osaki-Hachiman-gû est l’un des trésors nationaux du Japon. Construit en 1100 et transféré à son emplacement actuel par Date Masamune (1567-1636), le grand seigneur du nord, c’est un très bel exemple du style Momoyama. Au nord de la ville, il y a bien sûr Matsushima. En poussant un peu plus haut, on découvrira le parc national de Rikuchu Kaigan, un des plus beaux décors marins du pays, qui s’étend sur 200 kilomètres. A l’intérieur des terres, les paysages volcaniques et montagneux sont de merveilleux endroits à parcourir comme le parc national Towada-Hachimantai ou celui de Bandai-Asahi.


 

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