Politique : Il faut tuer le serpent !

L e courage est l’échelle par où montent les autres vertus“. Voilà une maxime dont les responsables politiques japonais devraient s’inspirer au moment où certains n’hésitent plus à dire que le pays est “au bord de l’effondrement”. Le courage en l’occurrence est d’abord politique. Il concerne au premier chef les têtes pensantes du Parti libéral démocrate (PLD) qui, depuis le retour de leur formation aux affaires, ont montré peu d’enthousiasme à mettre en œuvre des réformes pourtant indispensables au retour de la confiance, et partant, de la croissance économique. Faute de disposer de ce courage, ils n’ont aucun moyen d’être vertueux. La récente affaire KSD, du nom de cette société qui achetait des politiciens pour que ceux-ci posent des questions au Parlement favorables à ses intérêts, ou encore le scandale mettant en cause des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, montrent que les hommes politiques japonais au premier rang desquels ceux du PLD, n’ont pas perdu leurs mauvaises habitudes pour lesquelles les électeurs avaient décidé de les chasser du pouvoir en 1993.
A l’époque, un souffle d’optimisme avait balayé l’Archipel. Les Japonais avaient cru qu’en amenant au pouvoir une coalition qui ne comprenait aucun membre du PLD, les réformes attendues seraient lancées. Le Premier ministre d’alors, Hosokawa Morihiro, bénéficiait d’une cote de popularité – 72 % – qu’aucun autre chef de gouvernement n’avait atteinte. Cela en disait long sur les espoirs que l’opinion publique plaçait en cet homme et son équipe. La déception fut d’autant plus grande lorsque M. Hosokawa, puis son successeur Hata Tsutomu, jetèrent l’éponge devant les difficultés à appliquer leur programme de réformes. Décribilisés, ceux qui se présentaient comme des réformateurs ont donc permis aux libéraux démocrates de revenir sur le devant de la scène politique avec un homme, Hashimoto Ryûtarô, doté d’un projet qu’il avait développé dans un ouvrage paru en 1993 et intitulé Vision of Japan (éd. KK Bestsellers).
“Sans réformes, le Japon n’a pas d’avenir. Je les mènerai à leur terme même si pour cela je dois me transformer en une boule de feu”, avait-il déclaré devant les parlementaires en novembre 1996, espérant ainsi les mettre devant leurs responsabilités et rappelant au passage aux électeurs qu’il pouvait être le “sauveur” d’une situation économique déjà difficile. Le message est d’autant plus important que l’échec de Hosokawa et Hata avait eu pour conséquence de détourner les Japonais de la chose politique, fait inhabituel jusqu’alors. La participation aux élections sénatoriales de 1995 et législatives de 1996 avait enregistré son plus bas niveau. L’ambitieux Hashimoto avait donc un programme très structuré destiné à assainir l’économie et les finances afin de favoriser le retour à une croissance saine. Mais c’était sans compter sur les caciques du PLD et les lobbies qui ont tout fait pour affaiblir le Premier ministre et le conduire à la démission sans qu’il parvienne à mener sa politique.
Les zokugiin – ces membres influents du PLD hostiles aux réformes – étaient parvenus à leurs fins et dans les rangs du parti, les volontaires ne se bousculaient pas pour reprendre le flambeau. Le divorce entre l’opinion politique et la classe politique était consommé, favorisant le développement d’initiatives locales et l’élection de personnalités issues de la société civile ou sans étiquette. Si le bourgeonnement local est évidemment un point essentiel qui met en lumière le désir des Japonais de reprendre les choses en main, la situation au niveau national reste désespérément figée. La nomination d’Obuchi Keizô, personnage sans relief, illustre la volonté des principaux dirigeants du PLD d’entretenir le statu quo, indispensable à leur réélection. En effet, le système politique est conçu de telle façon que les moins “réformateurs” des Japonais (agriculteurs, petits commerçants et employés du BTP) sont favorisés lors des scrutins.
Le départ prématuré de M. Obuchi pour raisons de santé au printemps 2000, remplacé par Mori Yoshirô, le Gaston Lagaffe de la politique nippone, n’a pas arrangé les choses. Bien au contraire. L’économie japonaise, qui avait repris quelques couleurs grâce au développement de la nouvelle économie, a de nouveau plongé sous l’effet du ralentissement américain et du manque de confiance des Japonais à l’égard de leurs dirigeants. Le 7 mars, le Yomiuri Shimbun, premier quotidien de l’Archipel, demandait explicitement le départ de M. Mori qui dans les sondages n’est plus crédité que de 8,6 % de bonnes opinions. Mais le remplacement de Mori ne résoud rien car des clônes de Mori, le PLD en possède des dizaines. Et le Japon n’a surtout pas besoin de cela aujourd’hui. A l’automne dernier, l’un des jeunes loups du parti avait tenté de fomenter un coup d’Etat à l’intérieur même de sa formation, signe qu’une partie de ses membres ne pouvait plus supporter l’absence de véritables réformes. Faute d’obtenir le soutien de ses pairs, le rebelle Katô est rentré dans le rang.
En juillet prochain, les Japonais seront appelés à voter pour le renouvellement du Sénat. Le scrutin qui s’annonce particulièrement difficile pour le PLD ajoute à la paralysie des personnalités susceptibles de reprendre le flambeau. De tous les noms évoqués, celui de Hashimoto Ryûtarô, qui a fait son retour dans le dernier gouvernement de M. Mori, paraît le plus sérieux. Mais la défaite annoncée du Parti libéral aux élections de juillet constitue un obstacle à son retour, car celle-ci sera synonyme de son départ du pouvoir. Les Japonais vont donc se retrouver avec un nouveau dirigeant sans poids incapable de donner l’impulsion nécessaire à une reprise. A moins qu’un “anonyme” comme le fut en son temps Miki Takeo (élu en 1974 pour gérer les affaires courantes, il a essayé de mettre un coup de pied dans la fourmillière), ne tente de réveiller une formation politique qui, telle un boa constricteur, étouffe depuis des années toutes les tentatives réformatrices.
Claude Leblanc