Rencontre : JOANN SFAR RAPPORTE SA MISSION AU PAYS DU SOLEIL-LEVANT

© Maria Ortiz
Dessinateur et scénariste de bande dessinée, on doit à Joann Sfar notamment la série Donjon, la série Le Chat du rabbin et la série Petit Vampire.

Qu’est-ce qui vous a amené au Japon ?
J. S. : Pas moi. C’est un point assez important. En général, lorsque je fais des carnets de voyage, c’est qu’on m’invite dans le pays. Ce ne sont donc pas des carnets de vacances. Je suis un voyageur assez ronchon qui n’aime rien tant qu’être chez lui. Donc, c’est toujours assez contraint et forcé que je pars en voyage. C’est l’Institut franco-japonais de Tokyo et Frédéric Boilet qui m’ont invité au Japon, à Tokyo. Un détail important. Je n’ai pas fait ce que font la plupart des touristes, c’est-à-dire faire le tour du Japon, aller à Kyoto ou dans d’autres endroits. J’étais vraiment à Tokyo pendant quinze jours pour une immersion dans cette ville. Ma mission était donc de rester à Tokyo. Le livre s’intitule Missionnaire parce que chaque fois que l’Institut me remettait des papiers il y était indiqué que j’étais missionnaire. Si je ne suis pas un très bon voyageur, il est indéniable que j’ai des liens très forts avec le Japon pour deux raisons principales. La première, c’est que je suis dessinateur et je crois que j’ai un dessin qui a plus à voir avec des traditions asiatiques qu’occidentales. Je suis de cette école où l’on travaille pendant 30 ans pour faire en une minute un dessin qui contient tout ce qu’on a appris pendant toutes les années précédentes. C’est vrai que mon initiation est plutôt venue de dessinateurs qui, même s’ils étaient Européens, avaient de fortes influences asiatiques. Alors ça c’est la raison sérieuse. Il y en a une deuxième peut-être moins sérieuse mais tout aussi déterminante. Il se trouve que mes cousins ont été les premiers industriels à importer des jouets japonais en Europe. Ce qui signifie que, dès ma plus tendre enfance, j’ai été en contact avec les jouets inspirés des œuvres de mangaka comme Matsumoto Leiji. On peut donc dire que j’ai grandi avec autant de personnages japonais que de personnages américains ou européens.

Dans Missionnaire, vous abordez de front plusieurs sujets de société…
J. S. : C’est vrai et je le fais pour un motif tout à fait idéologique. Je crois qu’il y a deux manières de voir les êtres humains. Soit on se dit que l’on a tous des cultures différentes et que l’on ne peut pas juger. On reste alors dans une espèce de bonne conscience qui ne me ressemble pas beaucoup. Soit on se dit que les êtres humains sont tous semblables. Un gamin, c’est un gamin. Un vieux, c’est un vieux. Et quand on arrive dans un pays, plutôt que de me dire que je suis arrivé chez des extraterrestres, je me demande plutôt comment ça marche dans cette ville-là. Comme par formation, j’ai une culture très universaliste, j’ai envie d’examiner ce qui peut faire nos différences et je préfère me tromper ou dire une bêtise que ne pas exprimer ce que j’ai en tête. Et puis, ce qui me simplifie la vie, c’est de faire parler d’autres gens que moi-même. J’ai donc beaucoup donné la parole à deux amis qui vivent au Japon depuis dix ans parce que leur regard est bien plus exercé et bien plus intelligent que le mien.

Parlez-nous justement de Walter, ce personnage haut en couleurs.
J. S. : C’est mon coloriste. Il a rencontré sa femme japonaise en France il y a un peu plus de dix ans. Ils ont vécu ensemble cinq ans en France avant de rentrer au Japon. Ce qui est amusant, c’est qu’ils s’adorent, mais lui est complètement imperméable à la culture japonaise et elle, elle est complètement imperméable à la culture française. J’exagère bien sûr, mais lui ne parle pas japonais et elle ne parle pas français. Je trouve assez précieux ces gens qui ont une espèce d’absence de fascination pour le pays où ils vivent parce que, du coup, ils ont un regard qui n’est pas biaisé. Bien sûr, j’en rajoute sur les méchancetés qu’il raconte parce que je veux amuser le lecteur, mais il a le même sale caractère en France. Je préfère donc écouter des gens un peu outranciers pour voir ce qu’ils racontent plutôt que de déballer des platitudes.

Et Frédéric Boilet…
J. S. : Avec Frédéric, il y a une sorte de poésie qui est très touchante parce qu’il veut vraiment vous faire apprécier sa ville (Tokyo).

En dehors de Missionnaire, votre séjour à Tokyo a-t-il eu d’autres prolongements ?
J. S. : Mon voyage au Japon a déjà fait l’objet de deux ouvrages qui sont beaucoup plus fantasmagoriques. Le premier s’appelle Petit Vampire à Tokyo qui ranconte un espèce de rêve anxieux de Petit vampire. Il y a également un roman qui s’intitule L’Homme arbre qui est paru chez Denoël dans lequel Tokyo a une assez grande importance.
Propos recueillis par Claude Leblanc