“Tokyo Fist”, de Tsukamoto Shinya, une esthétique de la violence urbaine

Les films de Tsukamoto sortant dans le plus grand désordre, par suite des mystères de la distribution, on pourra voir à partir du 28 mars Tokyo Fist (Tokyo Ken), tourné en 1995, alors que Bullett Ballet (1998) et Gemini (1999) ont été déjà distribués en France.
Une fois de plus, Tokyo Fist est un film “coup de poing” (ce qui est somme toute normal dans un film de boxeur) qui nous propulse rudement dans une architecture monumentale et froide, où luttent physiquement des personnages dont on ne sait trop s’ils sont réels ou de purs produits de l’imagination (fertile) du cinéaste. Le scénario importe peu (c’est d’ailleurs ce qu’on reproche à Tsukamoto, qui n’est certes pas un cinéaste “consensuel”, tant s’en faut), c’est le combat purement physique des hommes entre eux et au sein de la ville qui l’intéresse. Les personnages (Tsuda, le salary man, interprété par le cinéaste, Kojima le boxeur, que joue son frère Kôji, séparés/unis par la belle Hizuru/ Fujii Kaori) ne sont que des réceptacles de la violence urbaine et de ses fantasmes esthétiques, qui transforme leur corps en “punching-ball”, et les deux hommes sont évidemment deux aspects de la même personnalité. Si on lui dit que ses personnages sont “schizophréniques”, Tsukamoto répond simplement que “tout le monde a au moins deux personnalités, si ce n’est trois ou quatre!”, et il ajoute: “Moi-même, je vis à Tokyo, qui a l’air d’une ville pacifique, habitée par des gens semblant pacifiques, mais en fait il existe un autre “moi” qui s’oppose à cela, et qui a toujours tendance à démentir l’aspect faussement pacifique de la ville.”
Il existe évidemment un côté fortement narcissique chez Tsukamoto, qui ne dément pas : “J’adore jouer. J’ai d’abord fait du théâtre et je suis passé naturellement au cinéma (Tetsuo l) avec une partie de la troupe du Kaiju Theatre (Théâtre des Monstres). Je m’intéresse beaucoup à moi-même (!), et déjà, en peinture, je peignais des auto-portraits, en me demandant qui j’étais vraiment. Ceci me permet aussi d’approcher plus facilement le spectateur, ou “l’autre”. En ce qui concerne mon frère cadet, Kôji, c’est lui qui a été à l’origine de Tetsuo, car il était boxeur, et j’ai trouvé son histoire vraiment intéressante. Comme nous sommes très proches, il existe cette relation amour/haine entre nous, qui me stimule réellement dans la création cinématographique.”
Peut-être le “personnage” le plus important du film est-il la ville, magnifiquement filmée dans sa chair de verre, de béton et d’acier, et sonorisée par l’impressionnante bande-son d’Ishikawa Chû, mais Tsukamoto soutient que ce n’est “qu’une ville, et pas LA ville”. En tout cas, Tokyo Fist, cocktail explosif d’énergie vitale, de violence gore (un peu trop sans doute), de romantisme sexuel (un peu comme dans les “roman-pornos”) et de métamorphose physique (comme dans presque tous ses films), constitue une expérience visuelle exceptionnelle, que, selon son goût, on partagera avec excitation ou on refusera avec horreur. Un “poing”, c’est tout.

Sore ja mata

Max Tessier

 

TOKYO FIST (Tokyo Ken, 1995),
de et avec Tsukamoto Shinya, Tsukamoto Kôji, Fujii Kaori, Takenaka Naoto (87 minutes). Dist. Studio Canal / des Films. Sortie le 28 mars 2001.